L’Humanité des débats stratégie de classe à gauche
Perte de substance populaire et déstructuration politique
Par Joachim Bischoff, économiste (*).
Au sein de nos sociétés de classes, le poids des différentes composantes sociales s’est profondément modifié. Si, dans les années 1990, le « centre de la société », ceux qui touchent entre 70 % et 150 % du salaire médian, était en Allemagne relativement stable, autour de 62 %, il n’était plus que de 54 % en 2000. Le combat politique se polarisait autour de la conquête des « classes moyennes » ; mais leur érosion et l’accentuation des inégalités ont modifié la donne politique.
Longtemps, en effet, ce « centre de la société » était censé jouer un rôle moteur dans la société, cimenter la cohésion sociale, déployer l’étendard de valeurs et vertus positives en restant à l’écart des extrêmes politiques. Avec le chômage de masse persistant, la précarisation de l’emploi, la pression exercée sur l’ensemble du salariat s’éloigne la vision d’une société s’équilibrant autour de cet axe stable et bénéficiant régulièrement des progrès réalisés. Les « classes moyennes », prises en tenaille entre la précarisation et l’appauvrissement des couches situées en bas de la pyramide sociale et l’enrichissement sans précédent de celles situées en haut, éclatent, et, avec elles, les partis politiques ainsi que la structuration du système politique.
Le SPD avait gagné les élections de 1998 et 2002, ses appels aux milieux ascendants (nouveaux services, secteurs de l’information, de la formation…) ayant été couronnés de succès. Aujourd’hui, il s’appuie essentiellement sur les classes d’âge moyennes, aux qualifications et revenus moyens. Mais il a nettement perdu en influence parmi les milieux populaires, qui se voient culturellement délaissés et privés de représentation politique. Se comportant en force « antiparti » dans les années 1980, les Verts se sont transformés en une force politique rassemblant des électeurs disposant en moyenne de salaires supérieurs à ceux des électeurs du SPD et de la CDU. En matière socio-économique, ses orientations ont tendance à se déplacer à droite. Dans le contexte de l’accentuation des contradictions générées par la financiarisation du capitalisme, de la dégradation des termes du rapport capital-travail, l’évolution ne se limite pas à l’émergence aux marges d’un nouveau type de « classe subalterne », mais affecte de plus en plus le statut de la majeure partie du salariat. La logique d’insécurité économique, le « descenseur » social, la mise en concurrence des salariés effacent les espoirs de progrès social. L’attente d’une nouvelle forme de représentation politique, de mesures de régulation du capitalisme débridé, gagne en importance. La confrontation politique s’aiguise entre les tenants d’une politique néolibérale ou néoconservatrice et les besoins qui s’expriment dans la société. Dans ce contexte, il devient difficile pour la social-démocratie de formuler une offre politique crédible. Il incombe à la gauche de proposer un nouveau contrat social, un projet politique fait d’innovation et de justice sociale pouvant toucher en priorité les plus démunis, les milieux salariés menacés de déstabilisation, les forces critiques au sein de la société.
(*) Membre de la rédaction de la revue Sozialismus, conseiller Die Linke de Hambourg (Allemagne).
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