Communisme, biens communs et liberté
Intervention de Jérôme Relinger
7 juin 2008
Révolte, nécessité et possibilité
Dans un monde qui n’a jamais été aussi dur, que des milliards de gens vivent désormais comme injuste et révoltant, nous n’avons jamais été aussi faibles. Ce n’est pas faute d’avoir la rage au ventre. Mais la révolte ne suffit pas, face à la conviction imposée que la transformation révolutionnaire n’est plus ni historiquement nécessaire ni matériellement possible. C’est d’ailleurs à cette ide de nécessité que la construction du consensus réactionnaire s’attaque en premier, en imposant l’idée que les grandes lois de la société contemporaine, le capitalisme libéral, l’autorité répressive de l’État, la misère du monde, seraient le mouvement naturel des choses.
Révolte, nécessité, possibilité : de cet enchainement historique dont est né le socialisme, puis le communisme, il ne nous reste que le premier. Pour réinstaller, dans la conscience majoritaire, la conviction que les combats peuvent produire des victoires, pour sens à l’espérance émancipatrice, il nous faut donc avant tout un projet partant d’une analyse sérieuse du réel, et singulièrement du capitalisme contemporain.
Ce projet, nous en sommes orphelin. Il y a trente ans le Parti communiste français était identifié par quelques éléments qui structuraient son identité : l’URSS (à tort ou à raison), la classe ouvrière, la Résistance, la conquête du pouvoir d’état par un parti représentatif de cette dernière, la nationalisation des grands moyens de production et d’échange, une certaine notion d’avant garde notamment dans les pratiques locales du pouvoir...
Chacun de ces éléments structurants a été historiquement éliminé. L’unipolarité du monde et la liquéfaction l’URSS ont fait disparaitre toute pédagogie par la pratique. L’atomisation des repères sociaux a fait éclater les repères agrégatifs d’intérêts partagés. L’affaiblissement de la notion même de progrès a amené un retour à la fatalité historique du déclin, sidérant les électeurs dans la recherche du moins pire. Le marché financier comme moyen et comme fin obnubile le pluralisme économique. L’éloignement des lieux de décision a privé la pratique locale de sa portée exemplaire.
Bref, tout ce qui faisait notre identité il y a moins de deux générations a disparu sans alternatives visibles, nous laissant orphelins de repères identifiants. Décliner notre projet passe donc d’abord par la reconstruction de propositions populaires et partagées. Pour cela, il faut comprendre la nature profonde de l’hyper capitalisme.
De quoi partir pour reconstruire ?
Le capitalisme actuel fait appel à l’individu, ses capacités créatrices, son inventivité, son imagination, pour les retourner contre l’intérêt de ceux qui en sont à l’origine. Prenons nous la mesure de ce changement d’époque ? Nous sommes dans un autre monde, dont seul subsiste et s’aggrave la dimension d’exploitation. Saurons nous nous extirper des schémas historiques de réponses à ce qui correspondait au stade de développement d’un capitalisme du 20e siècle : dirigisme, étatisme, nationalisme, volontarisme, jacobinisme... Ces réponses menace-t-elles sérieusement celui du 21e siècle ?
Nous remettre en cause est d’autant plus urgent que la génèse de cette forme de domination diffuse, omnipotente et omniprésente, la naissance de cet hyper-capitalisme du numérique est de mon point de vue à chercher dans notre propre échec. Car cette nouvelle forme de capitalisme a peu a peu émergé à partir des années 1970. Elle a développé une forme d’organisation en réseau fondée sur l’initiative et l’autonomie des employés sur leur lieu de travail. Ainsi le capitalisme a détourné la réthorique autogestionnaire pour en faire un slogan capitaliste : vous voulez la liberté, vous aurez le libéralisme. Le "socialisme réel" était vécu et se vivait lui même comme hiérarchique, administratif, et finalement conservateur. La véritable révolution était bien celle du capitalisme planétaire, financier et numérique. En ce sens, la fin de l’URSS est d’avantage la conséquence que la cause de notre changement d’époque.
Ainsi il se passe le contraire de ce qu’attendait Marx : dans le cours actuel du capitalisme, c’est le salariat qui souhaite le maintien des rapports sociaux antérieurs, vécus comme un âge d’or, et c’est la révolution libérale qui développe et étend à sa guise les forces productives. Ce nouveau maitre postmoderne et permissif développe une domination d’autant plus forte qu’elle passe toute son énergie à devenir invisible. Cela permet de dissiper la révolte, mais surtout de tuer l’espoir. Et entretien l’illusion de l’absence d’adversaire.
Ceux à qui nous nous adressons vivent dans la culture capitaliste, dans le capital "fait" système, il n’en connaissent pas d’autre, ils en ressentent bien les tares et les injustices, mais ils en apprécient un certain nombre de principes "actifs". La véritable question une fois de plus posée aujourd’hui reste donc : faut il prendre acte de cette acceptation généralisée du pire système que l’Humanité aie connu, ou bien le capitalisme global produit-il en son sein des contradictions suffisamment forte pour empêcher sa perpétuelle reproduction ?
Se réaproprier les communs
Je voudrais citer quatre de ces contradictions : la catastrophe écologique, la non maîtrise éthique et politique des développements techno scientifiques (notamment la biogénétique), l’incapacité de la forme historique de la propriété privée à répondre au contexte de la richesse informationnelle (ce que l’on appelle la "propriété intellectuelle") et enfin la ségrégation mondiale de la population en apartheids concentriques, partout cernés de murs visibles ou pas, constitués de populations privées de toute converture, échappant à tout contrôle, manquant de toute forme d’auto-organisation.
Ces contradictions interrogent toutes la capacité collective à se réapproprier ce qui est du domaine du bien commun, ou plus simplement ce que appelle les "communs" : la substance matérielle, idéologique, intellectuelle ou naturelle qui doit rester a l’abri a tout prix de la privatisation et du renfermement. Les communs, ce sont la biosphère, les productions financées avec l’argent public comme les services, infrastructures et reseaux. Et c’est le capital cognitif que sont les normes, standards, images, informations, langages, signes, mémoire collective. Ils doivent être sanctuarisé et mis à l’abris de leur privatisation progressive, sous peine d’assister à un processus planétaire de prolétarisation de celles et ceux qui se trouveraient ainsi exclus de leur propre substance.
Trois pistes d’une redéfinition forte du communisme contemporain me semble donc émerger : se réapproprier les communs, par une gestion démocratique de l’intelligence collective et des ressources naturelles et historique ; libérer la liberté du libéralisme, par une explosion démocratique affirmant la primauté de l’intérêt collectif ; et enfin politiser chaque grand débat contemporain à la lumière de la contradiction entre inclus et exclus, contradiction fondamentale sans laquelle l’écologie est juste un problème de développement, la propriété intellectuelle seulement un problème juridique, la biogénétique uniquement un problème éthique et la répartition des richesses une seule affaire de générosité.
Là où le capitalisme raréfie il faut mutualiser, là où il détruit et referme il faut ouvrir et universaliser. Ces axes généraux sont déclinables immédiatement dans des politiques locales, nationales ou européenne. Défendons les logiciels libres et les standards ouverts, assurons la maitrise des sciences et techniques du numérique et du génôme, valorisons les biens immatériels en leur donnant le statut de biens communs librement exploitables. Et vulgarisons enfin nos propositions : le communisme, c’est tout le pouvoir au conseils de quartiers plus l’internet à très haut débit dans tout le pays...
Cher-e-s Camarades,
En explorant de façon neuve les concepts de liberté, d’efficacité, de partage, et en s’extirpant des schémas historiques de réponse au capitalisme nous pouvont de nouveau disputer une visée anthropologique au capital, et nous adresser aux millions d’hommes et de femmes qui ont objectivement intérêt à un renouveau de civilisation. Il est urgent de le faire. Car ce qui est en jeu n’est pas la survie du PCF, mais l’existence d’une offre politique que nous restons les seuls à porter : en faisant vivre une organisation révolutionnaire démocratique, permettre une transformation sociale radicale menée par la mobilisation majoritaire du peuple.
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