L’Humanité des débats.
Affirmation !
Appel, par Jean-Claude Tchicaya, cofondateur du collectif Devoirs de mémoires, maire adjoint de Bagneux, (Hauts-de-Seine) et cosignataires (*)
En cette rentrée des classes sociale et politique, comment passer de la revendication à l’affirmation, pour tous ceux qui veulent bien croire que l’urgence dans notre pays est tout d’abord sociale ? De l’habitant d’une cité de banlieue, au jeune « oublié » dans un milieu rural enclavé, en passant par les nouveaux « travailleurs pauvres » qui gonflent les rangs des restos du coeur, sans oublier le premier scandale de notre société, pourtant à ciel ouvert, à savoir la situation des « sans-domicile »… tous partagent une souffrance économique et sociale, hélas croissante. Plutôt que d’opposer les intérêts des uns et des autres, de s’affronter autour de peurs fantasmées ou de dogmes, il est urgent d’affirmer une communauté d’intérêts et de destin, de se rassembler autour des vrais enjeux sociaux et démocratiques. Interpellons aussi les plus « favorisés » par le système, ceux tout du moins qui croient en un monde plus égalitaire et plus solidaire, loin de toute générosité ou compassion « humanitaires ». Notre posture n’est pas victimaire. Créons ponts et passerelles pour notre communauté nationale. Trop longtemps, ces questions ont été taboues à gauche. Nous invitons tout le monde à réinterroger ses propres représentations, et à se saisir de la complexité de la question sociale, et « raciale ».
Quid des discriminations ? Il faut entendre les intéressés quand ils affirment que pour eux c’est pire ! Il ne s’agit pas de « racialiser » la question sociale ou de la naturaliser mais de débusquer les comportements racistes, à la puissance insidieuse dans le fonctionnement de la société ou du marché de l’emploi, entre autres. Affirmons-nous, nous qui avons des choses à dire, des compétences, des expériences à mettre au service de notre société. Prenons place en politique même si nous n’y sommes pas attendus !
Que fait la gauche ? Eh oui, on pourrait légitimement penser que la gauche, à travers les différents partis existants, est le mouvement politique idoine pour affirmer cette cause commune du combat social et ces causes particulières. Certes, pour ce qui est du combat social, certains partis de gauche affirment. Mais en ce qui concerne les discriminations et particulièrement celles qui portent atteinte à la très ancienne « diversité » de notre société, aucun parti n’a affirmé l’égalité assez fort pour qu’on l’entende et qu’on la voie dans ses rangs. Dans les partis de gauche, très ou trop peu nombreux se battent pour qu’en dehors des discours des actes probants suivent. La gauche en ce sens a failli. Tout comme elle a failli en pensant que les habitants des quartiers et (ou) issus de l’immigration, comme ils sont le plus souvent nommés, étaient un public chasse gardée et acquis à jamais.
Nous affirmons pourtant croire en une gauche qui oeuvrerait au rapprochement de tous, en imposant la mixité sociale sur tout le territoire (sans possibilité de payer une amende pour s’y soustraire !), en organisant une dynamique intergénérationnelle et tout ce qui crée du lien social. La création d’une conscience nationale partagée par tous ne se fera pas sans ce lien, or, le nécessaire sentiment d’appartenance est en danger. La responsabilité des politiques est immense !
Nous affirmons qu’il faut réinterroger la vision de gauche de la société. Une gauche qui s’interroge et effectue une véritable révolution culturelle, qui affirme un discours et des pratiques renouvelés, et qui affirme la France réelle en incarnant sa diversité dans ses propres rangs, à tous les niveaux de responsabilité, et non de manière anecdotique.
Nous affirmons croire en une gauche qui n’aurait pas peur de parler de discrimination positive, même si ce n’est pas de gaîté de coeur, tout en veillant à faire comprendre qu’il s’agit de réparer les inégalités pour ceux qui sont victimes, ceci par la contrainte. Les conditions sociales qui ont généré les révoltes de 2005 sont toujours présentes. L’urgence demeure. N’attendons pas que les personnes concernées ne croient définitivement plus à l’action politique et prennent des chemins de traverse pour survivre. N’attendons pas une nouvelle explosion sociale. On peut parler d’égalité effective si le mot « discrimination » freine la mise en oeuvre de ce dispositif, qui, par ailleurs, serait temporaire. Le principe est le même que l’exigence de parité pour les femmes en politique. Cette contrainte est nécessaire par souci d’équité mais aussi pour que les mentalités, les représentations de la société et des identités évoluent et changent, il doit s’accompagner d’un travail de formation autour de la déconstruction des préjugés dans toutes les sphères qui composent notre société.
Le discours antiraciste de gauche s’est avéré largement insuffisant car pas assez accompagné d’actes fondateurs. Nous affirmons croire en une gauche qui reconnaîtrait une histoire de France complète et honnête notamment sur la période coloniale. Une gauche qui imposerait une connaissance de cette histoire à l’école, sans manichéisme ni anachronisme. Une gauche qui n’aurait pas peur de la « repentance » - que personne ne réclame au demeurant mais qui pourrait être une initiative opportune de l’État français. Il faut assumer qu’une partie de notre passé soit douloureux pour qu’ensemble nous construisions un présent et un avenir digne pour tous.
Nous affirmons croire en une gauche qui regarderait en face le problème des cités et l’image qu’elles renvoient de notre société. Comment accepter ces lieux d’exclusion ? Attention, les réponses sont spécifiques autant que politiques et globales. La priorité n’en reste pas moins la jeunesse, ce qui doit se traduire par un projet et un budget approprié. Il faut certes financer le travail des associations mais aussi réaliser de vrais projets pour un développement socio-économique, pour une lutte contre les discriminations particulières qui touchent les habitants des cités étant donné leur adresse, leur catégorie sociale, leur couleur ou leurs origines. Affirmons avec force aussi ce qu’il y aurait à changer en banlieue. En effet, l’histoire de ces quartiers, ces dernières décennies, a généré chez certains des comportements et des mentalités nocifs individuellement et collectivement. Il incombe à chacun de se remettre en cause et en question, en toute responsabilité pour participer à la mutation de notre société.
Nous affirmons croire en une gauche capable de repenser une mondialisation juste. Une gauche capable de redéfinir une relation égalitaire entre pays du Nord et du Sud, une gauche qui agirait différemment, c’est-à-dire dans le respect des populations et de la justice. Attention, qu’on ne s’y trompe pas, tant au niveau national qu’international, la gauche est bien plus présente que la droite, mais ce sont bien les modalités de sa présence qui sont à revoir.
Nous affirmons croire en une gauche qui serait leader d’une société nouvelle, à l’avant-garde d’un mouvement progressiste, capable de tracer un chemin, capable de susciter l’espoir, le rêve. Affirmons-nous, Françaises et Français, de toutes origines et de toutes extractions sociales ! Si cette gauche à laquelle nous affirmons croire existe, qu’elle se mette en marche, nous serons nombreux à nous affirmer avec elle. Mais si elle n’existe pas, il faudra l’inventer. À bon entendeur…
(*) Cosignataires : Ibrahima Dieng, président de l’Association pour l’affirmation de la diversité, éducateur et juriste, Mohamed Mechmache, président d’ACLEFEU, Amos Eyana Yana, conseiller municipal délégué de Bagneux, Nathalie Belouineau, professeure, Françoise Pujol, professeure, Michaël Trajean, chef d’entreprise, Sitti Elpidio Ayi, producteur.
Le texte intégral et la liste de ses signataires
de l’appel est consultable sur le site
http://tribune-libre.blogspot.com
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