Contribution d'Henri Génard
Cellule les Aygalades
Section 15e Sud de Marseille
Membre du conseil départemental des Bouches du Rhône.
22 septembre 2007
Lors de la réunion des sous-groupes du Collectif d’animation des débats du congrès, tenue le 12 septembre, un texte a été soumis, très intéressant et qui dans son point 1 intitulé Besoins de clarifier, il est indiqué une proposition de méthode qui consiste à « chercher à reconstruire un socle politique et idéologique commun, à clarifier quelles sont les questions en matière de théorie, de connaissance, de diagnostic dont les réponses ont une forte incidence politique ».
J’hésitais à écrire mon intervention, la jugeant trop « théorique », en bref j’avais peur de « couper les cheveux en quatre ». Cette note du collectif d’animation des débats m’a en quelque sorte convaincu qu’il n’était pas inutile de revenir sur les questions théoriques que pose le « communisme » avec les implications proprement stratégiques et politiques que cela peut avoir. Voilà pourquoi je me suis décidé à livrer mes suggestions. J’étais déjà intervenu sur la question de l’urgence à faire de la politique avec le communisme, mais les écrits de Michel Dufour sur le site des débats et le livre de Patrice Cohen Seat m’ont poussé à revenir sur cette question.
Je persiste à penser que notre faiblesse principale, est de ne pas travailler suffisamment avec la perspective ouverte par Marx sur le communisme. Pour beaucoup d’entre nous, le communisme est soit un mouvement, un processus, soit une société « idéale ». Or, pour Marx c’est à la fois le processus et le résultat de ce processus.
C’est la raison pour laquelle, pour Marx, la seule perspective crédible pour construire une stratégie est de « commencer par les fins » selon l’expression de Lucien Sève, car seule cette perspective peut, éclairer le processus et faire en sorte que nous fassions véritablement de la politique avec le communisme.
Je prendrais deux exemples ; Michel Dufour indique dans son intervention dans la discussion : « J’ai lu encore ces dernières semaines sous la plume de camarades les formules de « société communiste » ou de « civilisation communiste ». Cela me laisse perplexe.
Soit, mais il faut s’expliquer non pas avec ces camarades mais avec Marx. Certes, je ne suis pas partisan de sacraliser Marx. Mais encore faut-il voir ce qui reste pertinent dans sa pensée. Et force est de constater que dans « la critique du programme de Gotha », il emploie à plusieurs reprises l’expression société communiste. C’est même, à mon avis un texte fondamental qui est resté inconnu pendant longtemps, et encore maintenant des communistes eux-mêmes.
Marx exprime l’idée d’une phase supérieure et une phase inférieure de « la société communiste ».
Notons que Marx n’emploie pas socialisme pour caractériser la phase inférieure de la société communiste. (Critique des programmes de Gotha et d’Erfurt, éditions sociales, classiques du marxisme, 1966, Marx parle de société communiste à plusieurs reprises, pp 28 ; 30 ; 32 ; 43 ; 44 ; ). Il semblerait que ce texte soit resté ignoré de nombreux camarades qui ont pourtant joué un rôle éminent dans la conception et la visée communiste, notamment au 31e congrès.
Pour Marx, le communisme, c’est à la fois le processus et le résultat du dépassement du capitalisme, à la fois un mouvement d’émancipation et une formation sociale post-capitaliste.
Pour le deuxième exemple je citerai le livre « Communisme l’avenir d’une espérance », au demeurant fort instructif, de Patrice Cohen Seat.
Ce dernier oppose la conception d’une société idéale de la « vulgate marxiste » à la conception de Marx du communisme comme « mouvement réel ». Or, le communisme est à la fois un mouvement réel et une « forme sociale post-marchande, fondée sur la propriété associative des moyens de production et d’échange, développant au-delà de toute entrave interne et de façon rationnellement maîtrisée les forces productives matérielles et spirituelles d’une société où le développement des forces humaines devient fin en soi, poussant au libre et intégral épanouissement des individus des deux sexes par quoi se dessine une nouvelle figure de l’individualité comme de l’interindividualité humaine, établissant des rapports planétaires non antagoniques des peuples entre eux et du genre humain avec la nature, dépassant peu à peu les grandes aliénations historiques de l’homme producteur et consommateur, du citoyen et de l’être pensant – et cela en s’appuyant de façon directe, pour les métamorphoser, sur les présupposés négatifs et positifs que ne cesse d’accumuler le capitalisme lui-même » (Penser avec Marx aujourd’hui, tome 1 Marx et nous, Lucien Sève page 233).
Si donc, Patrice Cohen Seat a raison d’opposer le mouvement réel à la société idéale, il laisse à penser qu’à partir du moment où le communisme est seulement un mouvement d’émancipation, il s’oppose à toute idée de formation sociale communiste, ce qui n’est pas, l’exemple du Programme de Gotha le montre, l’idée que soutient Marx.
Plus loin, à la page 197 de son livre, Patrice Cohen Seat explique que Marx fait du communisme « un horizon qui ne dit rien de ce qu’il faut faire ici et maintenant ». Je considère que cette idée est fausse et nous interdit de prétendre ainsi « faire de la politique avec le communisme ».
Plus loin (page 204), il explique que le communisme n’étant pas à l’ordre du jour, il y avait un écart entre le discours du parti et son action politique qui était « adapté aux conditions réelles du lieu et du moment » (page 205). A la même page il conçoit le communisme comme « un horizon anthropologique ».
Donc, la chose est dite, pas de politique avec le communisme.
C’est précisément, à mon avis, l’écart entre le discours et les actes qui explique, pour une grande part (essentielle ?) ce qui a manqué à notre parti.
L’acte fort que réclame Patrice Cohen Seat, ne se situerait-il pas dans une pratique et une politique qui fait du communisme, non un discours du dimanche mais un objectif à mettre à l’ordre du jour, et par là même, à faire véritablement de la politique avec lui.
Cela signifierait engager les actes, pointer les objectifs qui rendent transparents le fait que nous nous acheminions vers le dépérissement de l’Etat.
En faire de même avec le dépassement des régulations par l’argent capital.
Idem pour le dépassement du salariat. La bataille pour une sécurité d’emploi ou de formation illustre assez bien ce qui est proposé. Et ce n’est pas pour rien que tout le monde a repris cette idée, y compris bien sûr pour la travestir. Cet exemple démontre, à petite échelle la dynamique d’une proposition qui tend précisément à faire de la politique avec le communisme. C’est cela qui devient crédible, à voir comment tout le monde s’en empare.
Travailler avec la dialectique, nous aiderait à mettre l’accent sur tout ce qui arrive à maturité dans le capitalisme, et qui crée les présupposés d’une autre société.
Car il ne s’agit pas de voir le neuf mais de construire à partir de là des objectifs crédibles, qui rende obsolète le capitalisme aux yeux de millions d’hommes et de femmes, et nécessaire le changement.
Là-dessus, je rejoins Patrice Cohen Seat qui écrit (page 134) : « Il nous faut devenir culturellement les partisans du pour et du mieux autant, sinon plus que ceux du contre et du plus.
Nous devons continuer à dénoncer les méfaits du capitalisme. Mais nous devons aussi nous appuyer sur ce qui progresse dans et malgré ce système pour aller plus loin encore. »
Encore faut-il que cela ne reste pas seulement un texte de congrès, ignoré de la plupart des gens, mais une pratique et une politique communiste.
Or, rechercher ce qui peut aujourd’hui, dans le capitalisme actuel, à l’heure de sa mondialisation, constituer les présupposés de son dépassement, c’est œuvrer avec le plus d’assurance pour parvenir à des objectifs à la fois transformateurs et crédibles.
C’est rendre cohérent une vision d’une autre organisation de la société.
C’est considérer le capitalisme avec ses contradictions, avec les formes et les contenus qu’elles prennent aujourd’hui.
En ce qui concerne les forces productives et le niveau atteint, cela pose comme jamais la nécessité de renverser le rapport entre production de biens et production des hommes eux-mêmes, de voir le développement de toutes les capacités humaines comme seule solution crédible correspondant à cette universalisation des forces productives. Marx le disait, il faut en finir avec des producteurs tronqués, rabougris. Le développement humain comme fin en soi devient non plus une question de morale ou une seule question de justice, mais une nécessité pour sortir des ornières du présent.
En ce qui concerne la part prise des services dans l’économie, cela pose la question de la finalité des besoins humains, car ce qui est en cause dans cette production, ce n’est pas le rapport entre une personne et un bien produit destiné à la vente mais le rapport entre personnes elles-mêmes. Les questions de santé, d’éducation ne peuvent pas entrées dans le même cadre que l’achat et la vente de marchandises. Et c’est précisément à vouloir ramener ces services dans la catégorie des marchandises que le capitalisme est incapable de promouvoir des rapports humains autrement que sur la concurrence.
Cela appelle à un dépassement des rapports marchands, non pas comme une question morale ou de justice sociale mais aussi en terme de crédibilité, seule capable de sortir le pays, l’Europe et le monde de la « concurrence libre et non faussée » qui engendre la « guerre de tous contre tous », la guerre économique, l’accaparement et la multiplication de toutes les tensions. Ce qui devient « raisonnable », c’est précisément de changer de cap alors que poursuivre dans la même voie nous entraîne dans une voie qui, si l’on n’y met pas un coup d’arrêt nous promet des situations ingérables. Mettre le réalisme du côté de la transformation sociale constitue une exigence majeure pour les forces qui aspirent au changement.
Mais on n’y parviendra pas si l’on pose la perspective du changement sur le seul registre de la justice ou des aspirations et que l’on ne démontre pas en même temps qu’il s’agit de la seule voie réaliste, d’une exigence objective.
Travailler les contradictions du capitalisme et voir ce qui aujourd’hui est arrivé à maturité comme présupposé de leur dépassement, reste la voie la plus sûre pour ouvrir une perspective crédible.
Je prendrai un exemple pour mieux me faire comprendre : la question des aspirations des gens.
On dit souvent, il faut partir de ce que pensent et ce à quoi aspirent les gens. C’est en partie vrai. Mais n’oublions pas deux choses.
Premièrement, comme toute réalité, les aspirations sont contradictoires. Il faut savoir saisir bien souvent ce dont elles sont porteuses au-delà de ce qu’elles expriment directement. Prenons l’exemple de la « flexibilité ». On sait ce que le patronat et le gouvernement y mettent derrière : la casse du contrat de travail, rendre corvéable à merci les salariés ; en faire des personnes indépendantes dont la mission consiste à remplir une tâche et ensuite, une fois la tâche terminée, être « jetable » avec la fameuse formule, « séparabilité à l’amiable » édictée par Laurence Parisot et reprise par Nicolas Sarkozy. Ce sont les fameux contrats de mission, où les activités de travail seraient totalement calquées sur les besoins des patrons Il s’agit d’un renforcement de la précarité.
Mais, cette formule risque d’être reprise par des salariés, qui peuvent y être gagnés parce qu’ils veulent avoir une possibilité de choisir leur rythme de travail, d’en changer s’il le faut, de s’arrêter pour tel ou tel moment de leur vie. Cette « mobilité choisie » risque, si l’on n’y prend garde de rejoindre la « flexibilité contrainte » et de gagner ainsi des travailleurs aux idées du patronat.
Partir de cette aspiration à « choisir » dans son travail, c’est soulever la question qui n’apparaît pas en clair mais qui est sous-jacente , celle de l’épanouissement des individus. Je considère que la question d’un système de sécurité d’emploi ou de formation est susceptible, à condition de faire de la politique avec, de répondre et de gagner des millions de salariés à nos propositions. Alors que la question se pose des classes sociales, de la disparité, des différenciations dans le salariat, pousser la réflexion sur le travail, son contenu, sa maîtrise, ses fins, n‘est ce pas aider le salariat à prendre conscience de la communauté de ses intérêts ?
Mais, et c’est le deuxième volet de la question, il n’est pas suffisant de dire que les aspiration sont contradictoires. Que faire lorsque des aspirations ne sont pas explicitées ? Je m’explique.
On parle souvent des salariés, du travail, de la valeur travail, c’est bien. Mais, est ce que oui ou non la question de la maîtrise par les producteurs associés de leur production, - qu’est ce qui est produit, à quelle fin ? – fait l’objet d’une quelconque aspiration explicite ? Je ne le pense pas et pourtant est ce prendre des vessies pour des lanternes, est ce utopique que de mettre cet objectif au centre d’un projet de transformation ?
Bien des questions ne sont pas explicitées non pas parce qu’elles « seraient » utopiques mais parce qu’elles « apparaissent » utopiques. Tout ce qui apparaît comme irréalisable reste dans l’impensé, le non dit. Les avancées de la mondialisation capitaliste, les échecs de la transformation sociale durant le 20e siècle, la pédagogie de renoncement des gouvernements socialistes successifs, n’ont-t-ils pas enfoncé dans le crâne l’idée que désormais il n’y aurait plus d’autre choix que de s’adapter au capitalisme ? Et ainsi ; maintes questions sont non posées, maintes « aspirations » sont non explicitées parce que, ce que l’on pourrait considérer comme « souhaitable » apparaît comme « impossible ».
Patrice Cohen Seat écrit justement dans son livre que les Français sont en majorité à gauche sur le souhaitable, justice sociale, solidarité, services publics, rôle de l’Etat mais à droite sur leur vote. N’est ce pas à cette contradiction qu’il nous faut répondre ?
Et comment le faire d’une façon crédible si l’on ne fait pas surgir le possible ? Et comment faire surgir ce possible, rendre le souhaitable possible, rendre le possible réel, autrement qu’en détectant tous les possibles que mettent à jour les contradictions du capitalisme ?
C’est en s’appuyant sur les « présupposés » du communisme, qu’il crée, « la tête en bas » disait Marx, que l’on peut effectivement mettre le possible, le crédible, le réalisme dans notre camp. C’est plus facile à dire qu’à faire, j’en conviens, raison de plus pour y travailler tous ensemble et tout de suite.
Si les communistes ne le font pas, qui va le faire à leur place ? Les écologistes, les socialistes, le PRS, la LCR ?
Si les communistes ne travaillent pas à ce projet, comment nourrir le mouvement populaire des idées transformatrices ? Comment aider la gauche à s’emparer d’un projet à la fois de rupture avec le capitalisme et crédible, susceptible de rassembler largement ?
Beaucoup, à lire les interventions de camarades, pensent qu’avant de parler organisation, il faut parler projet.
Je pense qu’il faut mener les choses sans les isoler et les fragmenter. Il nous faut rechercher et trouver des « passerelles » à gauche, ouvrir un « espace politique » ; j’entends par là un espace où se rencontreraient toutes celles et tous ceux, citoyens, partis politiques, syndicats, associations, personnalités qui désirent participer à la construction d’objectifs et d’un projet transformateur. Toutes et tous y ont leur place, et même si je comprends bien que les partis et les syndicats doivent jouer un rôle différent, je considère que les syndicats ne sont pas neutres. Le Medef a, lui, choisi son camp, les syndicats doivent choisir le leur. Il ne peut plus y avoir cette « muraille de Chine » entre partis et syndicats. Les uns et les autres doivent prendre leurs responsabilités quant à la recherche d’autres politiques.
Il faut faire en sorte qu’apparaisse sur la scène politique un nouvel « acteur politique ». J’emploie ce mot et le préfère à force politique, qui accrédite l’idée que cette force devrait « remplacer » les partis politiques. Si ces derniers doivent revoir leur fonction, en particulier accepter de ne plus être les seuls capables de proposer des programmes et de s’accaparer ainsi les questions politiques, s’ils doivent partager des responsabilités avec associations, syndicats et citoyens, il n’en reste pas moins vrai qu’ils sont loin d’être dépassés. Toute recherche de vouloir « s’émanciper » des partis politiques ne peut mener qu’à des aventures personnelles, loin de faire avancer la démocratie en politique. Je considère à ce sujet, que l’expérience vécue au sein des collectifs antilibéraux, avec l’opération Bové devrait nous amener à bannir toute construction politique voulant s’appuyer sur cette expérience. L’heure n’est pas à la dissolution des partis, mais au rassemblement sur une projet transformateur, un rassemblement dont les formes sont à discuter ensemble, qui sera d’autant plus fort qu’il ne demandera à personne ni de se dissoudre, ni de se renier.
Ce nouvel acteur politique pourrait être constitué de tous ceux, partis politiques et individus, personnalités issues de « la société civile », associatifs, syndicalistes, qui veulent porter le programme, le projet sur le plan des institutions, et participer ainsi aux élections en présentant ses propres candidats.
Les communistes doivent impérativement nourrir le débat pour un projet. Nous devons être convaincus que nous sommes indispensables à la fois pour œuvrer au rassemblement à gauche et aider à la construction d’un projet pour la gauche, susceptible de changer la vie et de rassembler largement.
Si nous parvenions à « cimenter » le parti sur de telles bases, ce qui me semble tout à fait à notre portée, nous aurions fait un pas considérable dans la voie de la recherche d’une véritable alternative aux politiques libérales.
GENARD Henri
Cellule les Aygalades
Section 15e Sud de Marseille
Membre du conseil départemental des Bouches du Rhône
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