Pour que la révolution continue, la société civile ne doit pas lâcher prise
Humanité Quotidien
15 Juin, 2012
l'Humanité des débats Tunisie
Par Bichara Khader Professeur de Sciences politiques à l’Université
de Louvain-la-Neuve (Belgique) (1).
L’agitation des groupes salafistes était prévisible. Ils sont mécontents de l’évolution de la Tunisie et cherchent à faire dérailler le processus en
multipliant les provocations. Le gouvernement actuel est plus progressiste qu’une partie de ceux qui ont voté pour lui. Un combat se livre à l’intérieur de la mouvance islamiste entre les
partisans d’un islam démocratique, ouvert à la modernité, et ceux d’un islam régressif, fermé. Une compétition est en cours, une lutte pour le pouvoir, et l’on observe le même phénomène
en Égypte et en Libye.
En Tunisie, le nouveau régime est très hésitant à faire face à cette capacité de nuisance derrière laquelle on peut aussi voir la main des nostalgiques de
l’ancien régime. C’est au gouvernement de prendre ses responsabilités face à ces manœuvres. Il ne doit pas faire preuve de mollesse face à des groupuscules manipulés. Trop ménager la
chèvre et le chou, ce n’est pas bon pour le pays, ses partenaires, son économie et son image. Cela dit, il ne faut pas verser dans un pessimisme qui risque de décrédibiliser la légitimité
de la révolution et de verser dans la nostalgie de la dictature.
Il y a un an, la Tunisie a étonné le monde. Elle a été la première à faire sa révolution. Pourquoi ? Parce que, contrairement à d’autres pays, elle était
moderniste et non traversée de fractures ethniques, linguistiques ou religieuses. Elle a réussi à transformer l’image des Arabes en Europe : cette dernière considérait les peuples arabes
comme brouillons et agités – ce que traduit l’expression usuelle « rue arabe » –, rétifs à la liberté et au changement, se complaisant presque dans la servitude. C’était, aux yeux de
l’Occident, un bon prétexte pour s’accommoder de dictatures qu’il utilisait pour satisfaire ses besoins en pétrole et contrer l’immigration. Il les qualifiait même de « régimes arabes
modérés » dans la mesure où ils servaient leurs intérêts.
La jeunesse tunisienne, il y a un an, a provoqué un changement de cette vision erronée en brisant le mur de la peur. Aujourd’hui, les printemps arabes ont
remis en selle les sociétés civiles. Elles y ont joué un très grand rôle. Mais pour que les révolutions en cours ne soient pas détournées, les sociétés civiles ne doivent pas lâcher
prise. Elles doivent rester les catalyseurs du changement. Elles doivent participer au contrôle de l’État et des gouvernements.
L’Europe, qui a reçu une belle leçon des Arabes, affirme qu’elle a capté le message. Dans le passé, explique-t-elle, elle travaillait avec les dictateurs
parce qu’il n’y avait pas de véritable société civile. Aujourd’hui, elle affirme en faire la pierre angulaire de son action. Mais, comme le disent les Italiens, « entre le dire et le
faire, il y a la mer ». Entre la rhétorique et la pratique, il y a un fossé. D’autant plus qu’on est loin d’avoir, au sud de la Méditerranée, des démocraties consolidées. On est dans la
phase de remise en question, pas dans celle de remise en ordre.
(1) Le « Printemps arabe » : un premier bilan, ouvrage collectif réunissant les travaux de plusieurs chercheurs, dirigé par Bichara Khader, est publié aux
Éditions Syllepse. 210 pages, 13 euros.
Bichara Khade
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