Stupide, en effet
Par Maurice Ulrich

Rigueur qui ne dit pas son nom, déficits publics, Bourses qui dévissent. C’est le tableau, et les gouvernements eux-mêmes semblent désemparés. Mais au rang des multiples dimensions d’une crise qui n’en finit pas et qui n’est pas près de finir, il faut sans doute ajouter une dimension intellectuelle. Elle peut, dans certains cas, tenir du théâtre de l’absurde. Ainsi, de l’un des chroniqueurs des Échos, militant du traité européen et du traité de Lisbonne, écrivant ceci à propos du pacte de stabilité : "Il s’agissait certes d’un dispositif stupide" comme l’avait dit le président de la Commission européenne Romano Prodi, "mais il avait le mérite d’exister" Faut-il un commentaire ?
Dans un recueil de conférences à paraître début juin, le financier international George Soros, spéculateur de très haut vol, dans tous les sens du mot, se livre pour sa part à cette confession : "Comme gestionnaire de hedge funds, j’ai joué selon les règles en vigueur, en cherchant à maximiser mes gains. Comme citoyen, je milite pour réformer les règles, même si cela va contre mes intérêts personnels. ∆†Et plus loin : "Ce qui manque, c’est la reconnaissance générale du fait que le système est brisé et qu’il faut le réinventer". Voici venir les temps du dédoublement généralisé de la personnalité.
Les plus libéraux, à l’exception encore de quelques ayatollahs, comme dégrisés de l’ivresse du marché, dans un véritable tête-à-queue idéologique, n’ont plus à la bouche que le mot de régulation. Encore faut-il faire la part des mots et des choses. Le débat ouvert depuis hier sur les ventes à la découverte en témoigne. Hier également, les gouvernements européens, dans un projet de directive, renonçaient tout bonnement à la régulation de la grande masse des fonds spéculatifs ! Il y a les moulinets du G20 et, en France, de Nicolas Sarkozy, et la réalité du système que les dirigeants des États, mandatés par le capital et au service des marchés, n’entendent, en aucune manière, remettre en cause.
Crise dans le système ou crise du système ? La crise, les crises dans le système, c’est ceci, que décrit l’économiste new-yorkais Nouriel Roubini dans un livre à paraître début juin également, Économie de crise : "La vitesse à laquelle le capital financier et les capitaux spéculatifs peuvent entrer et sortir d’économies et de marchés particuliers a accru la volatilité des prix des actifs et la virulence des crises financières". La formation et l’explosion de bulles d’actifs pourraient se succéder à un rythme plus rapide ; les crises de dimension mondiale quant à elles pourraient se produire plus souvent qu’une ou deux fois par siècle.
Est-il besoin de dire ce que cet avenir réserve aux peuples, en termes de chômage, de destructions sociales, de guerres économiques, voire de guerres ?
Ce qu’il nous faut penser sans doute, collectivement, c’est la crise du système et les moyens de le dépasser. De dépasser le capitalisme. Ce n’est pas une lubie idéologique ou un recyclage du grand soir. C’est en finir, au contraire, avec l’idéologie du capital, devenue totalitaire. Les questions des déficits, du crédit, d’une fiscalité plus juste prélevant sur les richesses produites et accaparées par les bulles financières, les moyens d’une croissance réelle, recherche, services publics, infrastructures ne sont pas seulement des questions d’équité ou même de maintien des acquis existants. De la manière d’y répondre dépend le monde que nous voulons. Nous en sommes au stade où les marchés pilotent les nations et asservissent les peuples. Mais les marchés financiers ne sont pas autre chose que des rapports entre les hommes et que l’on peut changer.
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