mercredi 9 juin 2010 / "le Patriote"
Il y a quelques jours de cela, un document interne du ministère de l’Education nationale proposait aux recteurs d’académies plusieurs pistes pour parvenir à réduire les effectifs d’enseignants entre 2011 et 2013. Il a été récupéré et rendu public au grand dam du ministère qui voulait qu’il reste confidentiel. Parmi les préconisations, figurent celle d’augmenter le nombre des élèves par classe, celle de recourir aux vacataires pour les remplacements, celle de baisser la scolarisation des moins de trois ans, celle de supprimer un millier de postes d’assistants étrangers qui développaient l’enseignement des langues, celle d’affaiblir considérablement la formation des profs (lesquels se voient maintenant proposer des formations onéreuses par le privé), et celle de réduire, voire supprimer, l’intervention des Rased et des profs spécialisés. « Comment lutter contre le décrochage et les difficultés de lecture si on démunit le système éducatif de ces personnels spécialisés ? » martèlent les syndicats. Mais, malgré les discours prometteurs, la volonté du ministre est bien là. La preuve : le document relaie l’idée que les deux heures hebdomadaires « d’aide personnalisée » assurées par l’enseignant lui-même sont largement suffisantes pour résoudre les difficultés des élèves. En conséquence, il demande aux recteurs d’étudier « trois scénarios » : supprimer les maîtres G (spécialisés dans la rééducation), supprimer les maîtres G et E (spécialisés dans la pédagogie), et mettre « en extinction » les psychologues scolaires. Bricolage. « Déjà il y a deux ans, ils avaient tenté de supprimer un certain nombre d’enseignants spécialisés, mais devant la mobilisation, ils avaient en partie, fait machine arrière », détaille Gauthier Broquet, de la FSU. « Ici dans l’académie de Nice, on ne connaît pas encore les leviers, parmi les treize proposés par le ministère, qui seront retenus par le recteur. Mais on pense à l’augmentation des élèves en classe, et à la suppression des enseignants spécialisés », poursuit-il. Dés lors, aucune solution solide ne sera proposée pour lutter contre le « décrochage » de certains, « on ne proposera en effet que du bricolage. Ou alors, on culpabilisera les familles qui iront voir des cabinets privés de psychologues ».
Autre fonctionnement attaqué : celui de l’orientation scolaire. Le service public d’orientation de l’Education nationale devrait se dissoudre dans un service dématérialisé de réponse en ligne et de conseils pour tous les publics. Le Snes s’inquiète dans un communiqué de cette démarche. « Après les entretiens d’orientation de la 3ème à la terminale qui visaient déjà à minorer le rôle des conseillers d’orientation-psychologues, la réforme des lycées a fait un pas de plus en dispersant la fonction de conseil sur 3 enseignants : le professeur chargé de l’accompagnement personnalisé, le tuteur et le professeur principal. La charge de conseil auprès de tous les élèves va donc être répartie entre une multitude d’intervenants, en négligeant totalement les problèmes de formation et de positionnement pour assurer cette mission ». Inégalité. Parallèlement, le ministère veut modifier les missions des « Co-psy » (conseillers psychologues). A terme, leur mise à disposition dans le GIP (structure regroupant des organismes publics et privés) qui devrait être créé pour abriter le service dématérialisé, n’est pas exclue. Autant de mesures qui traduisent une ferme volonté de démantèlement du service public d’orientation de l’Education nationale. « Les élèves et les équipes d’établissements n’en retireront aucun bénéfice, bien au contraire ! En revanche les organismes privés s’en réjouissent probablement ! » écrit le SNES. D’autant qu’alors, qu’adviendra-t-il du principe d’égalité ?
R.F.
Paradoxes
Interview d’Alain Galan, du SNES
Personne, au ministère, ne semble prendre en compte la finalité de l’école. Partagez-vous ce sentiment ? Et pourquoi les valeurs changent-elles ainsi, alors que dans les
discours, tout le monde est d’accord pour reconnaître le rôle clé de l’éducation ?
Il y a une vacuité complète dans le projet proposé. On promeut le modèle allemand, alors que l’on connaît maintenant ses lacunes, et qu’on sait très bien qu’il entraîne des retards pour les élèves. La question que je me pose, c’est : y a-t-il encore un pilote ? Il faudrait essayer d’élever le niveau de qualification au lieu de ne rien prendre en compte de tout cela. Mais en réalité, il y a vraiment du politique. On veut bien que les classes populaires s’élèvent mais seulement des élèves de familles méritantes. La conception que l’on a des élèves en difficulté : l’état doit aider ces élèves, mais les élèves doivent le vouloir. A ce moment là, ça devient une affaire politique. On promeut l’individualisme. Enfin, pour revenir sur le domaine comptable, si on suit à la lettre ce que préconise le ministre Luc Chatel, il faudra, pour ce qui est par exemple des Alpes-Maritimes, que M. Ciotti (président du Conseil général) explique aux Conseillers généraux et aux maires de St Dalmas de Tende, de Breil, ou de Roquebillière qu’il faut fermer leurs collèges. C’est de ça dont on parle. Parce que eux coûtent de l’argent. Alors, lui qui est élu d’un canton rural, qu’il prenne son courage à deux mains, et qu’il aille annoncer cela. Cela aurait au moins une cohérence. Pour nous, ce n’est évidemment pas comme cela que ça doit se passer, un service public structure le territoire, et c’est pourquoi il est essentiel.
Avec un recours massif aux vacataires, on a l’impression qu’on se dirige de plus en plus vers une précarisation du métier d’enseignant.
Sur ce sujet de la formation des enseignants, on a l’impression que le gouvernement ne pense pas que ce métier s’apprend. Bon. A partir de ce moment là, pourquoi ne pas avoir recours à ces personnels non formés. Encore une fois, ce n’est pas du tout comme cela que ça se passe, rien n’est acquis. De surcroît, en plus de poser des problèmes au fonctionnement du service public, cela pose des problèmes humains ; ces gens là, les vacataires, vont être corvéables, jetables… La majorité des vacataires font 200 heures, et puis « dehors ». C’est quasi-systématique, dans les enseignements généraux en tout cas. Ils n’ont même plus l’espoir de tenter le concours interne puisqu’ils ne font plus assez d’heures.
Propos recueillis par R.F.
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