Article paru samedi 12 juin 2012 dans l’Humanité des débats.
Comprendre la crise en Europe, pour des luttes efficaces
Coanimée par le directeur de la rédaction de l’Humanité, Patrick Apel-Muller, et Hélène Ceresole, responsable du service international du quotidien grec Avghi, la première table ronde du forum avait pour objectif de poser le diagnostic de la crise. Au cours de ces deux heures d’échanges, c’est une palette assez complète des différentes critiques existantes du système capitaliste mondial qui s’est exprimée. Ouvrant la série d’interventions, l’eurodéputée socialiste Pervenche Berès a insisté sur le fait que la crise européenne ne peut être considérée comme une simple résultante de la crise américaine des crédits immobiliers hypothécaires. « L’Europe est complice : nous avons offert aux banques américaines le “marché intérieur” », a-t-elle expliqué. « C’est le type même de construction européenne qui est en cause », a fait valoir Yves Dimicoli, de la commission économie du Parti communiste. « L’Union européenne a elle-même contribué à l’accumulation de capitaux ayant débouché sur l’ébranlement financier de 2008, qui s’est propagé depuis les États-Unis », a-t-il développé, à l’appui d’une critique très étayée de la politique de l’euro fort et de la course effrénée à la baisse des coûts salariaux. Dans ce contexte, il ne s’agit pas de demander un peu plus de régulation, mais bien de « renverser le pilotage en faveur du social », dira un peu plus tard, au cours de la discussion, l’économiste communiste Paul Boccara, présent dans la salle. Pour sa part, Jacques Généreux, professeur d’économie à Sciences-Po Paris et secrétaire national du Parti de gauche, a battu en brèche un certain discours médiatique tendant à présenter la crise comme une sorte de « complot de spéculateurs ». « Les traités ont été faits pour que les États soient placés sous la tutelle des marchés financiers », a-t-il avancé, avant de fustiger le plan dit « de sauvetage » de la Grèce : « Une saignée appliquée à un patient en hémorragie ! » Et de décortiquer le subterfuge : « Avec les exonérations fiscales pour les hauts revenus, les gouvernements ont gonflé artificiellement la dette publique pour maintenant expliquer aux gens qu’ils vivent au-dessus de leurs moyens. » « Les peuples sont invités à payer les frais d’une fête à laquelle ils n’ont pas participé », a estimé, dans une perspective assez proche, Kostas Vergopoulos, professeur d’économie à l’université Paris-VIII. « Les États tentent de profiter de la crise pour renforcer l’austérité : on demande aux travailleurs qui ont déjà payé pour cette construction européenne de payer maintenant pour ses conséquences ! » s’est exclamé Nasser Mansouri, le responsable de la commission économie de la CGT, après avoir évoqué « des années de pression sur le travail ». Avec l’Acte unique de 1986 et l’élargissement de 2004, « le choix a été celui de la concurrence entre États pour créer une zone de libre-échange ouverte à tous les vents », a expliqué Pierre Khalfa, porte-parole de l’union syndicale Solidaires et membre du conseil scientifique d’Attac, avant d’inviter, comme en écho au propos de Nasser Mansouri, à ne pas perdre de vue que « la baisse de la part salariale remonte à bien avant les politiques de libre-échange ». Autrement dit, la lutte contre le libre-échange est nécessaire, mais non suffisante. De son côté, Pierre Laurent, le coordinateur national du PCF, a concentré sa critique sur ce qu’il a appelé « une forme de déni démocratique permanent » ou encore « l’application à géométrie variable de la loi européenne ». En effet, face aux revendications sociales, les promoteurs de l’Union européenne actuelle invoquent constamment les traités, mais lorsqu’il s’agit de sauver le système financier, ils savent s’affranchir des points susceptibles de les gêner dans ces mêmes traités. L’essentiel de l’échange avec la salle a porté sur les alternatives, anticipant ainsi sur les deux dernières tables rondes du forum. La question d’une sortie de l’Union européenne est venue dans le débat. « Ce serait déserter la bataille pour la réorientation de l’Union européenne », a notamment répondu Yves Dimicoli. « Il faut se placer dans la perspective de gagner des marges de manœuvre politiques partout, à l’échelle européenne comme nationale », a plaidé pour sa part Pierre Laurent.
Laurent Etre
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