Tribune et idées
L’Afrique, un sous-quartier occidental ?
En Afrique subsaharienne, le rêve même est-il devenu impossible ? À en croire certains donneurs de conseils non
désintéressés, cela est une évidence (voir le célèbre discours de Dakar prononcé par le chef de l’État français). Nicolas Sarkozy y assénait son diagnostic, des peuples fermés à l’histoire et
murés dans une vaine nostalgie de l’enfance, et son remède : qu’ils acceptent enfin de s’intégrer dans le vent de la mondialisation financière, en commençant par se plier à ses paternels
conseils sur la construction d’une « Eurafrique » aux objectifs et aux structures par ailleurs non précisés. Bref, qu’ils acceptent, selon l’écrivain camerounais Patrice Nganang, de
se cantonner « dans la position de sous-quartier de l’Occident ». Les anciennes métropoles et les institutions financières internationales montrent la seule voie réaliste, celle d’un
futur conçu « sous la dictée occidentale ». Alors là, oui, ils pourront accéder à la modernité qu’ils ne cessent de rater depuis un demi-siècle d’indépendance. Ce qui est jugé bon à
Paris, New York ou Genève est bon pour l’Afrique. Le rêve africain de l’auteur des « Damnés de la terre », Frantz Fanon, comme du Camerounais Ruben Um Nyobe, a fait preuve de sa
stérilité ; le continent doit intérioriser les consignes venues du Nord, accepter « sa profonde incapacité à s’imaginer sans l’Occident »… Ce nouvel ouvrage de l’auteur de
« Temps de chien » (prix Marguerite-Yourcenar aux États-Unis en 2001 et grand prix de la littérature d’Afrique noire en 2003) se présente comme un recueil de cinq lettres adressées au
frère cadet, dont le seul rêve est désormais celui de l’Occident. Un benjamin moins individualiste que résigné à sa désespérance. Et qui s’adresse à son aîné, universitaire aux États-Unis, pour
que celui-ci lui indique les pistes et moyens qui lui permettront de s’évader d’un continent ressenti comme un mouroir. D’où ce dialogue entre deux intellectuels africains, déconcertant pour le
lecteur non africain puisqu’il présente le discours de celui qui s’efforce de désintoxiquer le benjamin de son désir obsessionnel d’évasion alors que lui-même gagne sa vie outre-Atlantique. Une
situation paradoxale et cruelle qui avait déjà fourni à Brecht la substance de ses « Dialogues d’exilés ». Une comparaison qui s’impose irrésistiblement, même si la forme littéraire
est fort différente. Pour le lecteur français, la lettre hommage consacrée à Ruben Um Nyobe sera sans doute ressentie comme surprenante. Son nom, aussi célébré en Afrique que celui du Congolais
Patrice Lumumba, demeure chez nous ignoré. Au lendemain de la guerre d’Indochine et parallèlement à celle d’Algérie, les gouvernements de la IVe et de la Ve République en ont mené une autre
dans le plus grand secret, celle qu’il faudra bien reconnaître un jour sous le nom de guerre du Cameroun. Provoquée en 1955 par l’interdiction du parti UPC (Union des populations du Cameroun),
qui contraignit les indépendantistes à passer « sous maquis ». La répression coloniale fut d’une atrocité absolue, la France ne pouvant s’offrir deux guerres parallèles (Algérie et
Cameroun). Des régions entières furent passées au napalm. Et, le 13 septembre 1958, Ruben Um Nyobe, capturé dans un maquis du pays Bassa (sud), était assassiné par les militaires
français.
JEAN CHATAIN
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