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Idées - Tribune libre - Article paru le 16 octobre 2009 dans l'Humanité


Tribune & idées

Et si l’on expérimentait enfin une école qui donne envie ?

Par Michel Sparagano, professeur de philosophie


Peut-on rémunérer les élèves pour aller en classe ?


Le haut commissaire à la jeunesse, Martin Hirsch, a eu une idée : lutter contre l’absentéisme scolaire en donnant (pas directement, certes) de l’argent à ceux qui feraient l’effort de venir à l’école pour s’instruire. Monsieur Geoffard , un chercheur en économie nous conseille dans le quotidien Libération de ne pas préjuger de l’expérience et d’attendre les résultats. Soit !

Reste qu’à l’Education Nationale, les expérimentations portent non pas sur des souris ou des algorithmes financiers. Bien sûr, ça ne doit pas empêcher d’expérimenter des pratiques nouvelles, mais, ancien professeur d’Ecole Normale (les ancêtres des I.U.F.M.), je sais que notre mission est de semer et que nous semons profond, pour le meilleur, mais aussi pour le pire.

Comment ces jeunes élèves considèreront-ils, à l’avenir, leurs obligations de citoyens si nous les entraînons très jeunes à être payés pour cela. Car, enfin, jusqu’à preuve du contraire, l’assiduité n’est pas une option, mais un devoir ? Quel genre de citoyen préparons-nous avec cette expérimentation ? Je crois que le ministère (parce qu’en ce domaine, ce n’est pas le haut commissariat qui décide, mais bien la rue de Grenelle) n’a pas pris la mesure de ce que des résultats à court terme (imaginons que cela diminue le nombre des adeptes de l’école buissonnière) pouvaient avoir comme conséquence morale à long terme !

Monsieur Geoffard, dans son « laisser faire, laisser passer » raille ceux qui pensent savoir ce qui est bon pour les élèves. Il est vrai qu’il n’est jamais simple de le savoir, mais enfin, comment se fait-il que les professionnels qui passent leur vie à semer dans les classes soient abattus par la dernière trouvaille d’un gouvernement qui gère une école comme une entreprise, considère les élèves comme des clients qu’il faut attirer par des arguments financiers, et savonne la planche de tous ceux qui ne bradent pas les exigences intellectuelles qu’ils ont pour leurs propres élèves ?

« On n’attire pas des mouches avec du vinaigre » semblent dire les nouveaux décideurs du ministère. On ne savait pas que l’instruction était un vinaigre bien âpre comparé au miel qu’est l’argent ! Certes, depuis le discours de Nicolas Sarkozy fait à Rome devant le pape qui en remerciement l’a fait Chanoine, nous savons que l’instituteur ne pourra jamais rivaliser avec le prêtre, car « il lui manque la dimension sacrificielle de sa vie ». Sic ! Il nous restait à apprendre qu’il ne peut pas non plus rivaliser avec le banquier, car il lui manque des liquidités ! Tout cela est cohérent.

Comment ne pas voir que le gouvernement se contente de traiter les symptômes (absentéisme), plutôt que les causes (orientations par l’échec dans certaines filières). C’est un peu comme si le gouvernement inquiet de l’augmentation des abstentionnistes décrétait le vote obligatoire. Et les causes de l’abstention ?

Que l’on me permette, en outre, quelques remarques de quelqu’un qui a passé les vingts dernières années à expérimenter avec les élèves et qui juge cette expérimentation, non plus du point de vue de l’idéologie qu’elle suppose, mais du point de vue pratique. Si j’ai bien compris, le ministre va abonder une « cagnotte » pour chaque classe qui augmentera à proportion inverse du pourcentage d’absentéisme. Soit . Avec cet argent, des projets seront financés pour les classes concernées. Re-soit .

Mais enfin, c’est bien la première fois que de l’argent sera débloqué avant de savoir pour quel projet précis. Du coup, on peut aisément deviner la qualité pédagogique des projets dont la principale motivation sera de dépenser la « cagnotte » ! Quand on pense au mal que nous avons à trouver des fonds pour des projets pensés, muris, discutés en conseil d’administration et, parfois, rejetés.

Parce que, de deux choses l’une, ou bien l’on décide à l’avance du projet, mais alors l’argent gagné ne sera peut-être pas à la hauteur du projet (beaucoup d’absentéisme, malgré tout), ou bien on attend de savoir de quelle somme on disposera et ce n’est que lorsque l’année sera finie que le projet pourra être réalisé et les élèves seront déjà partis en vacances !!!

Alors bien sûr, il faut se réserver le droit d’expérimenter à l’école. Bien. Et si plutôt que d’expérimenter une école libérale où les élèves sont considérés comme des clients, on expérimentait une école où l’on n’oriente plus par l’échec, une école où les cours sont tellement intéressants que les élèves y courent, une école qui donne envie ?

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Tag(s) : #Education
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