Presque 40 kilos de plutonium oubliés à Cadarache !
Les quantités de plutonium étaient évaluées « à environ 8kg pendant la période d’exploitation de l’installation. Les dépôts récupérés sont selon le CEA, de l’ordre de 22kg mais le CEA estime que la quantité totale pourrait s’élever à près de 39kg ». Dans un communiqué publié le mercredi 14 octobre, l’Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) a demandé l’arrêt du démantèlement de l’atelier de technologie du plutonium (ATPu) de Cadarache dans les Bouches-du-Rhône à cause d’une anomalie dans la déclaration de quantités de plutonium stockées par le centre, un site nucléaire géré par le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) et exploité par Areva.
Une inspection menée le 9 octobre par la délégation de Marseille de l’ASN a confirmé que le CEA connaissait l’incident depuis le mois de juin 2009. Yannick Rousselet, responsable de Greenpeace-France rappelle que le plutonium est "une matière si dangereuse qu’elle doit être réglementairement mesurée au gramme près". Le plutonium est en effet une des matières les plus polluantes et les plus radioactives dont les normes sont fixées par des conventions internationales strictes. Il suffit de 5kg de plutonium pour créer une bombe nucléaire et 8kg pour une bombe à l’échelle de Nagasaki. Yannick Rousselet s’indigne "qu’on découvre dans un vieil atelier fermé depuis six ans de quoi faire environ cinq bombes nucléaires".
L’ATPu de Cadarache, créé en 1964 " est à l’arrêt définitif et en cours de démantèlement depuis début 2009", comme le précise le ministère de l’Ecologie. "Il avait pour activité principale la production de combustible MOX pour des réacteurs nucléaires"pendant près de 40 ans. Son démantèlement a été décidé par décret le 6 mars 2009 "car le niveau de sûreté ne correspondait plus aux exigences attendues aujourd’hui » mais déjà son activité industrielle avait été arrêté en 2003. L’évacuation des rebuts de fabrication issus des activités passées de l’installation a été achevée en juin 2008.
L’ASN révèle que l’affaire a été cachée par le CEA pendant trois mois. Ce n’est que le 6 octobre que le CEA Cadarache a informé l’ASN que les dépôts de plutonium dans les boîtes à gants, qui permettent d’accéder de façon sécurisée à une enceinte de confinement dans laquelle est mise en œuvre de la matière nucléaire, avaient été sous-évalués, explique l’Autorité.
"Ce délai est tout à fait inacceptable", a affirmé Laurent Kueny, chef de la division de Marseille de l’ASN. Le CEA a expliqué avoir déclaré l’incident en octobre, préférant "attendre d’avoir une vision globale des stocks". Le ministre de l’écologie, Jean-Louis Borloo, a réagi dans un communiqué au révélation de l’ASN et souligné "l’exigence de transparence doit être absolue en matière de sûreté nucléaire". Il "regrette profondément qu’un tel délai se soit écoulé entre la découverte de cette situation et sa déclaration"."Cette transparence et cette exigence de sécurité sont les conditions incontournables de la fourniture d’électricité d’origine nucléaire. Elles seront respectées".
"L’incident n’a eu aucune conséquence", assure l’ASN, mais la "sous-estimation de la quantité de plutonium avait conduit à réduire fortement les marges de sécurité destinées à éviter un accident de criticité dont les conséquences potentielles pour les travailleurs peuvent être importantes".
Après inspection, l’autorité a décidé lundi 12 octobre de classer l’événement au niveau 2 de l’échelle internationale de gravité des événements nucléaires (échelle Ines) qui en comporte 7. Cette échelle, crée après la catastrophe de Tchernobyl sert à mesurer la gravité d’un accident nucléaire. Elle a été mise en application au plan international en 1991. Les événements de niveaux 1 à 3, sans conséquence significative sur les populations et l’environnement, sont qualifiés d’incidents, ceux des niveaux supérieurs (4 à 7), d’accidents.
Dés lors, l’affaire est qualifiée d’ « incident » mais le mot ne doit pas minimiser la gravité de cette négligence. L’ASN considère à juste titre que "l’absence de détection de cette sous-estimation pendant la période d’exploitation de l’installation, ainsi que la déclaration tardive de cet événement à l’ASN, révèlent une lacune dans la culture de sûreté de l’exploitant et de l’opérateur industriel de l’installation".
La sous-évaluation de la quantité de plutonium a donc réduit fortement les marges de sécurité prévues pour prévenir un accident de "criticité". Le risque de criticité est le risque de démarrage d’une réaction nucléaire en chaîne lorsqu’une masse de matière fissile trop importante est rassemblée au même endroit. En cas de démarrage d’une réaction, les conséquences potentielles pour les travailleurs peuvent être importantes.
Plusieurs associations de défense de l’environnement et associations opposées au nucléaire ont fortement critiqué la gestion de l’incident par le CEA et par AREVA. Greenpeace a accusé pour sa part "Areva et le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) d’être incapables de gérer le plutonium". "Nous estimons que la découverte à Cadarache de plusieurs kilos de plutonium ayant échappé à tout inventaire constitue une des situations les plus graves et les plus critiques que l’on ait pu rencontrer dans une installation nucléaire depuis longtemps.", déclare Yannick Rousselet.
"Uranium de retraitement abandonné en Russie, kilos de plutonium oubliés à Cadarache : comment l’industrie nucléaire ose-t-elle prétendre qu’elle gère ses déchets ?" s’interroge Greenpeace dans son communiqué. C’est là que le bât blesse. Lorsque le plutonium est produit dans les réacteurs civils, il est considéré comme déchet par certains pays et comme "matière valorisable" par d’autres comme la France. Une frontière floue avec "les déchets dit ultimes" qui peut expliquer la négligence dans l’inventaire de Cadarache. Les associations anti-nucléaires regroupées autour du réseau "Sortir du nucléaire", qui rassemble 840 associations, pointent les manquements en France de ce statut juridique. Un manquement d’autant plus effrayant qu’avec ses 58 réacteurs et ses 1100 sites, la France détient le record du pays le plus nucléarisé au monde par rapport au nombre d’habitants.
Lucie Servin (avec AFP)
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