Reportage
Quand Picasso s’invitait chez Cézanne !
Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), correspondant régional.
Voilà pile cinquante ans, Pablo Picasso s’installe avec sa future épouse Jacqueline, qui a déjà une fille, Catherine, son chien dalmatien, ses pots de laque Ripolin et sa collection de
tableaux, au pied de la Sainte-Victoire chère à Paul Cézanne, dans le château de Vauvenargues acquis quelques mois auparavant au retour d’une corrida à Arles. Sous ce (mince) prétexte, la
communauté du Pays d’Aix cherchant comme d’autres à ramener à elle la couverture médiatique de l’été culturel a monté « l’opération Picasso » sur le modèle de celle consacrée à
Cézanne en 2006, laquelle avait localement engendré 60 millions d’euros de retombées économiques, comme ne manque jamais de le rappeler la députée et maire d’Aix, Maryse Joissains-Masini. Le
clou de l’opération 2009 étant l’ouverture pour la première fois au public du domaine de Vauvenargues, propriété de Catherine Hutin, fille de Jacqueline, où est enterré avec cette dernière le
plus célèbre peintre de la planète. Dans le même temps ont été péniblement rassemblées au musée Granet quatre-vingt-onze oeuvres de Picasso, censées mesurer, vingt-cinq toiles de Cézanne à
l’appui, la force du lien entre deux artistes qui ne se sont jamais rencontrés mais qui avaient quelques affinités méditerranéennes.
Paradoxalement, c’est durant ces deux années, de 1959 à 1961, d’appropriation à Vauvenargues des paysages cézanniens que Picasso s’éloigne sans doute le plus, picturalement parlant, du peintre provençal dont il disait cependant qu’il était son « seul et unique maître ». La dernière section de l’exposition intitulée « Picasso se rapproche de Cézanne » présente d’ailleurs exclusivement des oeuvres de celui qui dans ce coin reculé de Provence se sentait plus espagnol que jamais. Parmi elles, les trois sublimes Village de Vauvenargues peints coup sur coup les 29 et 30 avril 1959 avec les trois couleurs fétiches de Picasso à l’époque, le vert de la forêt qui borde le château, le rouge brique et le jaune soleil qui sont aussi les couleurs du drapeau de la Catalogne. Trois compositions qui, de même que certains des multiples portraits de Jacqueline, n’ont pas grand-chose de cézannien.
La démonstration est plus argumentée par le musée Granet, en collaboration avec la Réunion des musées nationaux, concernant la période durant laquelle le jeune prodige qui a reçu de son professeur de père un enseignement du dessin des plus académiques, fuit au début du XXe siècle cette « Espagne noire » des curés et des propriétaires où, dit-il, « on aurait brûlé Cézanne », pour monter à Paris alors capitale mondiale de la peinture. En octobre 1906 il est dans son atelier de bohémien qu’est le Bateau-Lavoir à Montmartre lorsque tombe la nouvelle : Cézanne est mort ! Dans sa biographie de Picasso (1), Pierre Daix éclaire ainsi l’importance de l’événement dans l’histoire de l’art : « Matisse comme Derain sont des cézanniens précoces. Ils ont réfléchi à l’oeuvre du maître d’Aix bien avant Picasso, qui jusque-là semble y avoir prêté peu d’attention (…) Mais nul doute que l’événement a été au centre de leurs conversations et qu’il a dû en ressortir pour Picasso la profonde convergence entre les renouvellements de la vision chez Cézanne (…) d’une part, les primitifs de l’autre. Et la nécessité du rattrapage d’un tel précurseur. »
Deux tableaux présentés au début de l’expo permettent de saisir en quoi Cézanne a été ce précurseur de la modernité. Fruits, serviette et boîte à lait, une nature morte peinte en 1881, année de naissance de Picasso, est un tableau où tout fiche le camp, à commencer par la table sur laquelle les objets sont posés et à continuer par toutes les conventions de perspective des plus classiques alors en vogue. Plus clair encore, Gardanne (1886) avec ses maisons empilées comme dans un jeu de cubes montre comment dans sa volonté de dépasser l’impressionnisme, Cézanne a recours aux formes géométriques les plus… primitives, telles que la sphère, le cône ou le cube pour figurer la réalité visible. Gardanne est un tableau à facettes. Picasso l’a-t-il étudié de près ? En tout cas on retrouve cette technique des facettes géométriques annonciatrice du cubisme « analytique » dans les tableaux réalisés après la mort de Cézanne par Picasso et Braque à Céret (de 1911 à 1913) ou encore dans ce célèbre portrait, par Picasso, d’Ambroise Vollard, qui n’était autre que le marchand de… Paul Cézanne avant d’être le sien jusqu’en 1911. À ce sujet, le Portrait de Fernande Olivier (qui faisait bouillir sa marmite au Bateau-Lavoir) qui est, lui, présenté à l’expo aixoise est des plus édifiants. À l’époque, le jeune génie est également fasciné et inspiré par ces masques nègres et océaniens du musée de l’Homme à Paris dont les traits simples - ovales et cernes noirs - propres à décomplexer tous ceux qui craignent de mal faire en peinture se retrouvent dans certains tableaux de Cézanne.
C’est donc pour rendre à Cézanne ce qui est à Cézanne que certains historiens d’art qualifient de « cubisme cézannien » cette période de création inouïe qui atteint des sommets en 1908 et 1909. Pour Picasso on parlerait plutôt d’une éruption volcanique qui se déclenche dès son premier séjour à Paris, en 1900, et qui se prolonge jusqu’à la Grande Guerre, à laquelle échappe l’Espagnol mais dont souffriront notamment son « compagnon de cordée » en cubisme, Georges Braque, ainsi que Fernand Léger et qui se conclura pour lui par la perte de son meilleur avocat, le poète Guillaume Apollinaire. Période qui a sa date-clé : juillet 1907. Cet été-là, un jeune collectionneur allemand, Daniel-Henry Kahnweiler, qui allait devenir l’un des plus grands marchands d’art du XXe siècle déniche au Bateau-Lavoir les Demoiselles d’Avignon que Picasso, en connaisseur, surnommait « le bordel ». Ce premier tableau cubiste, qui marque la naissance de l’art moderne et qui a filé aux États-Unis en 1937, manque cruellement à cette exposition. De même que les Grandes Baigneuses de Cézanne qui, cette même année 1907 inspireront, non seulement Picasso pour ses Demoiselles mais aussi Matisse (Souvenirs de Biskra) et Derain (les Baigneuses) et feront prendre à toute une génération d’artistes et pas seulement de peintres, le tournant de la modernité. Le visiteur se contentera des Baigneuses de 1890, petit (par la taille) tableau d’un certain classicisme, peint par Cézanne lors de son retour au pays.
Après cette révolution cubiste, inspirée donc en partie par le maître Aixois, ainsi que le souligne Bruno Ely, le
commissaire général de l’exposition, « l’oeuvre de Cézanne va accompagner Picasso toute sa vie : de tous les peintres qui peuplent son panthéon artistique, Cézanne est certainement
celui qui revient le plus souvent dans sa conversation, le plus cité en référence à ses réflexions sur l’art ». C’est ainsi que jusqu’aux mois précédant sa disparition, en 1973, Picasso
reprit à sa manière et y compris par la sculpture certains des thèmes les plus fréquemment travaillés par Cézanne : Arlequin en 1917 ; Baigneuse en 1961 ou Fumeur de pipe en 1971. À
l’exception notable de… la Sainte-Victoire, qu’il eut pourtant presque quotidiennement sous les yeux pendant deux ans. Quoique… Cette Femme nue sous un pin de 1960 serait une représentation de
la montagne qui obsédait Cézanne, selon David Douglas Duncan qui en fit la remarque à Picasso. « Ce jour-là, racontera le photographe à Bruno Ely, il est venu me soulever du sol et m’a
embrassé en disant : Vous avez appris quelque chose dans cette maison ! »
(1) Picasso par Pierre Daix. Éditions Tallandier 2007
Exposition « Picasso-Cézanne » jusqu’au 27 septembre 2009. Musée Granet, place Saint-Jean-de-Malte à Aix-en-Provence. Tel : 04 42 52 88 32 ou www.museegranet-aixenprovence.fr.
Ouvert de 9 heures à 19 heures ; jeudi de 12 heures à 23 heures. Tarifs : de 8 à 10 euros (gratuit pour les moins de 13 ans). Catalogue sous la direction de Bruno Ely, 280 pages, 210
illustrations, 39 euros.
Philippe Jérôme
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