La Web-révolution des fans-producteurs !
MIDEM . La relation internautes-artistes sera au coeur des débats du marché de la musique, à Cannes, où l’on évoquera le succès des sites de productions musicales communautaires.
Cannes (Alpes-Maritimes), envoyé spécial.
La nouvelle économie du disque passera-t-elle par ce qu’il est convenu d’appeler le fans-business ? C’est à croire, si l’on en juge par la thématique retenue par le MidemNet, qui se tient
ce week-end à l’occasion de l’ouverture à Cannes du 43e MIDEM (Marché international du disque et de l’édition musicale).
Relation artiste-fans
Le forum international consacré aux nouvelles technologies sur le Net fête son dixième anniversaire. Dix ans qui lui ont permis de se placer en observateur privilégié des tendances de la
filière musicale, et au MIDEM d’accompagner les grandes étapes de l’ère numérique, avec l’arrivée de la musique sur Internet. Stratégie d’accès aux contenus, viabilité d’un modèle économique
encore trop souvent hypothétique, face à la crise du disque, les professionnels sont dans l’obligation de redoubler d’imagination s’ils veulent que le secteur survive. Cette année, ils
s’interrogeront notamment sur « la création de valeur autour de la relation artiste et fans », principal thème des débats organisés ici : « Il est quasiment certain
qu’aujourd’hui succédera à ce qu’était un modèle économique défini, déterminé et unique, composé autour du disque, une kyrielle de sources de revenus possibles », remarque Virginie
Sautter, directrice des conférences du MidemNet et du MIDEM. Elle a assisté, depuis dix ans, à toutes les évolutions du marché numérique : « Il
s’agit pour l’industrie musicale d’en tirer le meilleur parti. C’est pourquoi nous avons voulu recentrer notre thématique sur "comment créer, servir et monétiser la relation entre l’artiste et
le fan". »
Le marché se réorganise d’autant plus que l’industrie du disque n’arrive pas à enrayer la chute de ses ventes
qu’elle subit depuis plusieurs années. Si la chaîne de valeur ne se fait plus autour de l’unique support disque qui a longtemps donné le tempo au métier, on constate aujourd’hui l’apparition de
nouveaux modèles « collaboratifs » basés sur la relation de l’artiste avec ses fans. Un des derniers exemples en date est celui de Trent Reznor et de son groupe Nine Inch Nails. Le
leader de la scène rock « indus » américaine exploite les nombreuses possibilités offertes par les nouvelles technologies par le biais du site Nin.com, proposant des images de
concerts, des téléchargements de musique gratuite, etc., et en entretenant un dialogue permanent avec ses fans à travers une plate-forme relationnelle.
Labels participatifs
En France, quelques microsociétés ont mis en place un système précurseur, sur le modèle de Sell a band en Hollande, qui permet au public de miser sur les artistes qu’il aime via un label
participatif. Nouvelle manière de vendre de la musique ? Peut-être. En tout cas, ces start-up ont flairé la bonne affaire en invitant les internautes eux-mêmes, moyennant intéressement aux
bénéfices des ventes (généralement 35 % pour le fan-producteur au prorata de sa mise, 35 % à l’artiste et 30 % pour le site) à la production d’albums d’un artiste. Le concept -
aussi improbable qu’il puisse paraître - fonctionne depuis plus d’un an dans l’Hexagone. Pour preuve, la création pratiquement dans la même période (hiver 2007) de MyMajorCompany, de Spidart et
de No MajorMusik.
Premier artiste à avoir été produit par un web-label, le chanteur Grégoire a sorti en septembre son album chez MyMajorCompany. Près de 400 fans ont misé sur lui la somme nécessaire à la production de son disque Toi + moi. Soit 70 000 euros avancés par les internautes. Tout à coup, le rêve virtuel devenait réalité, représentant un exemple de succès médiatique et public (200 000 exemplaires vendus) pour les plates-formes musicales du Web, dont le principe repose sur la participation en grand nombre des fans-producteurs.
2008 a été une année test pour la jeune société Spidart, qui, un an après sa création, s’apprête à sortir l’album de
son premier artiste, Naosol. Le site communautaire, qui se définit comme un label participatif, confirme que le concept d’investissement financier par les internautes fonctionne. Spidart compte
ainsi plus de 8 000 fans-producteurs : « La grande majorité ne recherche pas un retour sur investissement, souligne Nicolas Claramont, jeune patron-créateur de Spidart. La principale
motivation est d’avoir un impact sur la production et la fierté de faire partie des premières personnes à découvrir tel artiste qu’ils soutiennent. Il y a un fort sentiment
d’appartenance. »
Approche ludique
L’avenir du disque appartiendrait-il désormais à ces producteurs d’un nouveau genre ? Ces derniers voient là une nouvelle manière de créer de la musique et une approche ludique à l’univers
artistique. À l’image de Sébastien, vingt-huit ans, enseignant à Bourges, qui fait partie des fans-producteurs de Spidart. Il a investi 1 300 euros sur une dizaine d’artistes présents sur le
site : « Sans doute une manière de réaliser un peu d’un rêve d’une vie que l’on ne pourra jamais avoir. Je suis enseignant et il est hors de question pour moi de faire autre chose,
mais je trouve sympathique de pouvoir approcher le monde de la musique par ce biais. C’est le sentiment que la musique n’est plus subie, mais choisie. »
Sentiment d’agacement des musiques trop souvent formatées ? Impression d’être à l’origine d’une nouvelle créativité ? Désir d’entendre autre chose que ce que nous proposent les médias ? Pour Charles, vingt ans, étudiant à Orléans, également fan-producteur sur Spidart, c’est d’abord une question de « curiosité musicale ». Lui a investi 100 euros sur quatre artistes, Dory 4, Anesa, Satine et Naosol : « Étant étudiant, je n’ai pas énormément de budget. Ici, on sort du formatage musical. C’est vraiment nous qui choisissons les artistes. C’est plus du mécénat que de l’investissement, dans la mesure où on sait bien que c’est dur de rentabiliser ce que l’on a misé. » Et Charles d’ajouter : « Ce qui me plaît, c’est d’être en contact avec les artistes grâce au forum de discussion. C’est un peu passer de l’autre côté de la scène, voir comment cela marche. »
Le site NoMajorMusik propose pour sa part un système pour le moment basé sur la production de singles. « La
révolution musicale est en marche », affirme le slogan publicitaire de cette plate-forme communautaire, qui se veut délibérément anti-majors. Un an après son lancement, la start-up
enregistre déjà 3 000 artistes et 6 000 fans investisseurs. Ses fondateurs, David Doro et Guillaume Rostain, arrivent du monde du dessin animé et des nouveaux médias : « Au début, on
a rencontré des professionnels, dit Guillaume Rostain. Denis Barthe, le batteur de Noir Désir, a été réalisateur artistique de notre premier artiste The Vernon Project. Ils nous ont fait part
de leurs observations sur le travail des majors. On a voulu effacer la barrière du directeur marketing des maisons de disques, pour replacer le public au coeur de la création musicale. »
L’objectif de NoMajorMusik est de construire une alternative artistique au côté du système du marché du disque dominant : « Un an après notre création, l’expérience montre que notre
utopie, qui était de transformer le monde de la musique, est possible. Le fait de faire de la production communautaire est une aventure collective qui va à l’encontre de ce qui existe
aujourd’hui. »
Stratégie économique
Reste à trouver un modèle économique. Déjà, les flux d’internautes permettent d’envisager une accélération des stratégies. Spidart compte passer des accords auprès de fonds d’investissement, ce
qui devrait faciliter son développement à l’international. NoMajorMusik, jusqu’ici spécialisé dans le single, devrait annoncer au MIDEM sa volonté de se lancer dans la production d’albums.
Quant à MyMajorCompany, il devrait se développer plus encore après la prise de participation, à hauteur de 49 % du capital du site, par l’ancien patron d’Endemol, Stéphane Courbit, qui a
investi 3 millions d’euros. Un positionnement économique qui fait craindre aux internautes que leurs sites Web préférés deviennent des maisons de disques. Retour à la case
départ ?
Victor Hache
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)