Avec la crise, les dossiers de surendettement s'amoncellent (Photo DR)
6700 dossiers de surendettement traités chaque année dans les Bouches-du-Rhône, 85% liés au
crédit revolving, une moyenne de quinze débiteurs différents… En marge des voies administratives, une association opte pour l’accompagnement social.
« Mon père était malade de l’amiante et j’ai fini par le prendre chez moi. Cela a été de plus en
plus difficile, a conduit au clash et ma femme est partie ». Laurent * a 38 ans. Son salaire de fonctionnaire ne lui permet pas d’assumer seul les 950 euros d’un logement qui,
jusque là hébergeait une famille nombreuse, un petit et deux enfants des premiers mariages. « Au début, mon père payait sa part mais à son décès en octobre, je me suis retrouvé
seul ». Au bout d’un mois et demi, les impayés de loyer sont inévitables. L’agence de location contactée se montre intraitable : il faut partir, sans récupérer la caution et
avec quelques frais supplémentaires comptabilisés. « Il a fallu payer le départ, assumer les frais d’un nouveau logement et l'équipement. Là, je me suis tourné vers un organisme
de crédit direct où j’avais un dossier en cours. J’attendais le jugement autour de l’amiante qui, à en croire la loi, devait être réglé dans les six mois. Je me suis dit que ce
recours au crédit était ponctuel ». Mais les mois ont passé, le dossier n’a pas été traité et les indemnités ne sont pas venues. « Il me manquait en gros, 600 euros par mois. Au
bout d'un moment j’ai réemprunté ». Et Laurent de souligner : « je n'ai jamais été dupe, je savais que ce n'était pas une solution mais je me disais que c'était
temporaire. Et c'est tellement facile : une simple réponse à un texto permet d’avoir 1500 euros de crédités sur le compte ».
Raymond a lui, 63 ans. Il est retraité de la fonction publique où, en fin de carrière, une année et demi en maladie ont sabré ses revenus. « La base du problème, c'est qu’un
jour je me suis mis à traîner dans les bars. Je dépensais tout. Au bout d’un moment, je ne pouvais même plus payer le loyer. Comme j’avais vu dans le journal que les crédits
revolving étaient faciles, j’y suis allé ». La dégringolade a pris quelques années. Aujourd’hui, il doit 1000 euros par mois à trois organismes différents. Sa femme l’apprend «
le jour où l'huissier est venu à la maison. Depuis, elle est partie ». Nouvelle chute jusqu’à l’annonce de l’expulsion.
Le
même nombre de dossiers traités en 2008 qu’en 2007
Deux cas parmi les 6700 dossiers traités dans le département par la commission de
surendettement de la Banque de France en 2008 ; un chiffre encore officieux mais qui ne devrait pas beaucoup bouger, identique à celui enregistré en 2007. Pas d’augmentation
donc, mais pas de baisse non plus.
C’est via une assistante sociale ou un membre de l’enquête policière préalable à l’expulsion que Laurent et Raymond ont pu croiser la route de Martine Tassy
et Cécile Solt de l’ADRIM. Ils ne tarissent pas d’éloge. « Je ne savais pas que la commission de surendettement existait. Pour moi, la seule solution était de bosser plus. Ce
que je faisais d'ailleurs, travaillant la nuit à convoyer des légumes et le week-end en rendant des services aux particuliers » explique Laurent. « Mais surtout, elles m’ont
remis les idées en place. M’expliquant qu’il fallait privilégier le logement, que sinon je risquais de perdre mon boulot, que je ne verrais plus mes enfants, que c’était le
début de la clochardisation ».
Avec
la notion de faillite personnelle, un tabou était levé
« Le surendettement est la partie visible de l'iceberg » apprécie Laurent Almeras, directeur de
l'ADRIM**. « Il y a bien sûr toujours une mauvaise appréciation des dépenses et des recettes mais il y a aussi une dimension sociale ». Dans les années 2000, la situation a
évolué. « Nous avons assisté à la paupérisation des personnes, à l’arrivée massive des familles dans la précarité » commence le directeur, « mais c’est aussi la période où la
notion de "faillite personnelle" a été introduite par l’Etat. Un tabou était levé et il y avait une attente forte de savoir comment la Banque de France appréciait cette notion
». Mais aucun outil social ne permettait d’y répondre, les seules options étant la voie judiciaire via la tutelle et la curatelle ou le circuit administratif de la Banque de
France « où les personnes étaient finalement peu actrices ».
Le directeur de l’ADRIM détache alors une personne sur cette question qui intervient trois années durant, de 2005 à 2007. Le bouche à oreille fonctionne et ce
sont de 45 à 50 personnes qui tous les mois, consultent Martine Tassy. Depuis l’an dernier, le Conseil général devient partenaire de l’opération par le biais de son action de
lutte contre les expulsions locatives et finance le poste.
« Soit les personnes que nous recevons ont un taux d’endettement supportable et nous les aidons à gérer le problème en quelques séances. Soit il n'y a plus
d’alternative et nous les aidons dans leur dossier pour la Banque de France ».
Diagnostic, vérification mais aussi accompagnement pour garantir un respect des engagements et une reprise du contrôle du budget sont les clés de voute de l’intervention. « Nous
ne sommes pas là pour juger mais nous aidons les gens à toucher du doigt ce qui est incontournable pour une existence et sur ce qui doit être fait pour, a minima, ne pas se
retrouver à la rue » développe encore Laurent Almeras.
Au niveau national, des enquêtes de la Banque de France ont élaboré un profil type de la personne surendettée : de 35 à 55 ans, célibataire, locataire, et mêlant à 87% des
dettes liées aux charges et au crédit, relevant d'un surendettement passif dans 76% des cas, c'est-à-dire lié à un accident de la vie type licenciement, séparation… Ici, les
données marseillaises diffèrent de la typologie nationale. « Dans 85% des cas, les dettes sont liées au crédit revolving » affirme Martine Tassy, « Les gens ne comprennent pas
que sur 15 euros de remboursement, 10 sont consacrés aux intérêts et seulement 5 au capital ». Grandes surfaces, banques ou établissements spécialisés, les offres sont pléthores
et sans garde fou.
Contrairement aux idées reçues, les fonctionnaires sont particulièrement touchés
« Les gens sont dans une folie de consommation » poursuit la travailleuse sociale. « Ils commencent par un crédit pour de l’équipement de confort puis vient
rapidement le moment où il faut des crédits pour rembourser les précédents. C’est un cercle vicieux » complète Cécile Solt, conseillère en économie sociale et solidaire. En
moyenne, les dossiers traités par l’ADRIM affichent ainsi une quinzaine de crédits différents. « Mais le point de départ, c’est le découvert. Quand on commence à user d’une
possibilité de 500 euros de découvert sur 1100 euros de salaire, c’est le début de l’engrenage » ajoute encore Martine Tassy avant de monter au créneau sur les systèmes de
rachat de crédit. « Non seulement, cela allonge la durée d’endettement, mais tout semblant remis à zéro les gens peuvent contracter de nouveaux crédits, ce qu’ils font
généralement au bout de quelques mois ».
Contrairement aux idées reçues, les fonctionnaires sont particulièrement touchés. « 60 % de nos dossiers » apprécie Cécile Solt, « le statut leur permettant un accès très facile
au crédit ». Autre surprise, les petits salaires ne sont pas les seuls concernés. « Les plus de 3000 euros de revenus sont rares mais ils existent et le surendettement est
proportionnel. Ils vivent à crédit sans s’en apercevoir jusqu’au jour où la banque dit stop ».
Et c’est là que l'ADRIM intervient. « La première chose est d’arrêter les huissiers, de travailler à gérer les créances en attendant le plan de surendettement
et d’apprendre le B.A.BA de entrée/sortie et solde » développe Martine Tassy. Une discipline à laquelle le public concerné se plie volontiers. « Quand les gens arrivent chez
nous, ils sont au bout du rouleau. Ils n’osent plus regarder leurs boites aux lettres, répondre au téléphone… Alors, ils nous entendent sans trop de difficulté
».
* Les prénoms ont été changés
** Association pour le développement
des relations intercommunautaires
en Méditerranée.
Reportage
Angélique Schaller
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