Ces lycéens qui ont fait reculer Darcos !
Éducation . Rencontres au lycée Montgrand qui a lancé, il y a deux semaines, le mouvement à Marseille contre une réforme désormais repoussée, au plus tôt, à 2010.
Marseille, Correspondant régional.
Elles ont accueilli la nouvelle sans triomphalisme. Avec méfiance, même. Comme des vieux routiers des conflits sociaux qui envisagent les manoeuvres de contournement de l’adversaire. Quelques
minutes après l’annonce par Xavier Darcos du report sine die de la réforme du lycée, Myriam Akian et Abire Anane, les deux porte-parole du mouvement au lycée Montgrand (l’Humanité du 10
décembre), ont d’abord redouté le coup fourré - « Oui, ils veulent faire passer ça pendant les vacances » - puis mesuré la reculade obligée du ministre de l’Éducation. Et, aussitôt,
de se projeter : « Si Darcos ouvre des négociations, il faut qu’il y ait les coordinations de lycéens et pas simplement les syndicats. » Si l’on ne craignait les clichés, on
écrirait : maturité et détermination. Passons outre cette prévention. Car, après deux semaines de mobilisation, ils étaient encore plusieurs centaines, lundi matin, pour tenir le blocage
de ce lycée du centre-ville de Marseille. Fatigués, frigorifiés mais bien présents. Qu’est ce qui fait manifester cette jeunesse lycéenne ? Réponses sous les parasols - qui font office de
parapluie en ce mois de décembre de chien -, au café « À la Belle Époque ».
Des gammes contre la LRU
L’une est blonde aux yeux bleus, l’autre brune aux yeux marron. La première s’appelle Émilie Di Costanzo, dix-sep ans, en terminale L (anglais, espagnol, portugais). Une fac de psychologie dans
la ligne de mire. Un environnement familial « où l’on parle politique ». La mère, aide-soignante, milite à la CGT. Le père, fonctionnaire à la ville de Marseille, a sa carte à FO.
« Ça fait parfois des étincelles », s’amuse-t-elle. Les deux parents se retrouvent pour « soutenir à 100 % le mouvement lycéen » même si la première inquiétude de
maman, c’est l’intervention policière, parfois musclée. Émilie a fait ses gammes l’an dernier dans le cadre de la mobilisation contre la loi LRU. Cette année, elle parfait les moyens de son
engagement. « On a beaucoup appris de nos erreurs de l’an dernier. Cette fois, nous avons des tracts, du matériel et de l’organisation. » Et une conviction : « Cette réforme
pourrait nous amener à des lycées qui proposent les grandes options et d’autres non, des lycées riches et des lycées pauvres. On ne recevrait pas tous la même éducation. Une éducation moins
bonne, cela fait des gens moins éduqués qui réfléchissent moins. Tout pour faire passer les réformes du patronat. »
La deuxième se nomme Amira Ben Ata, dix-sept ans également, terminale L (arabe, anglais). Elle fut du mouvement LRU 2007. Elle fait partie, depuis le début, du mouvement lycéen 2008. Radicale.
« Je suis pour le blocage. Nous sommes juste en face de la préfecture, comme ça le préfet peut bien voir que nous sommes mobilisés. Bloquer l’accès au lycée, ça sert aussi à interpeller la
foule des passants, leur expliquer pourquoi on est contre cette réforme. » Alors, pourquoi ? « Je ne me bats pas pour moi mais pour mes frères qui vont arriver au lycée. La
réforme du tronc commun creuserait encore plus l’écart entre les niveaux des lycées. Moi, la réforme, j’en veux bien une. Darcos nous a dit qu’il voulait entendre nos propositions, mais c’était
juste pour nous amuser. Je lui en fais une, quand même : valoriser l’éducation civique. Une demi-heure de cours hebdomadaire seulement aujourd’hui. On pourrait en avoir plus pour défendre
nos droits. »
Prend désormais place - Denis Cumunel, quinze ans, de noir vêtu, cheveux clairs ondulés ramenés en catogan. Élève de
seconde. Bac L envisagé. Puis une filière artistique. Pour l’instant, c’est l’art de la lutte pour cet adolescent qui n’a jamais baigné dans une tradition d’engagement. Lever 5 h 45. Arrivée à
Montgrand à 6 h 45 pour « faire le blocus ». « C’est dur de tenir physiquement. » Pourquoi tant d’allant ? « Il y a plein de raisons : la suppression des
postes, la réduction du nombre de filières et des heures de cours. En supprimant des options, on dévalorise l’enseignement. Déjà, comme ça, l’éducation
nationale… »
Dans la famille Icard, tout le monde est sur le pont de l’engagement. Le père, préparateur en pharmacie, est membre de la CFDT. Le frère, mobilisé contre le CPE, sillonne actuellement
l’Amérique latine pour y appréhender la situation politique. La mère, auxiliaire de puériculture, participe aux réunions de parents d’élèves pendant ce mouvement auquel sa fille participe
activement. Voici donc Fiona Icard, dix-sept ans, en terminale ES, écharpe colorée autour du cou, ruban rouge Solidarité Sida accroché au revers de la veste. Les critiques sur la désormais
ex-réforme n’ont, pour l’instant, plus lieu d’être. Alors, elle dessine sa réforme : « Il faudrait peut-être instaurer des débats sur la vie, sur l’actualité. Il faut nous apprendre à
penser. L’enseignement est parfois trop scolaire. On n’a pas le droit de parler politique dans l’établissement mais, l’année prochaine, on sera en âge de voter. L’école doit plus préparer à la
citoyenneté. »
« Citoyenneté », un mot qui revient souvent dans la bouche de mineurs, c’est un signe. Merwen Mettouchi, dix-neuf ans, terminale ES, président départemental de la FIDL, qui envisage
la suite de son parcours « dans le journalisme ou la politique », analyse : « CPE, LRU, réforme des lycées : ces cinq dernières années, la jeunesse a été sollicitée.
Ces trois mouvements ont aidé à une prise de conscience : nous, les jeunes, sommes la société de demain. Si on nous flingue maintenant, quelle société -
prépare-t-on ? »
Christophe Deroubaix
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