Stéphane Sirot « La grève, un moyen efficace pour revendiquer »
Pour réaliser la Grève, Eisenstein s’est-il inspiré d’un fait réel ?
Stéphane Sirot. Il ne s’est pas inspiré d’une grève précise mais d’un ensemble de mouvements qui se produisirent en Russie entre 1900 et 1914. Le film se déroule en 1912, au moment où débute une vague d’arrêts de travail. Eisenstein s’inspire d’une ambiance dans laquelle est plongée la Russie en voie d’industrialisation, et alors que la classe ouvrière souffre. Ce qu’il montre est assez représentatif.
La grève relatée dans le film a-t-elle un caractère politique comme toutes celles qui éclataient dans la Russie tsariste ?
Stéphane Sirot. Tout type de mouvement contestataire dans la Russie tsariste est porteur d’un contenu politique. En 1912, le droit de grève n’existe pas dans ce pays. Dans ces circonstances, toute forme de contestation est porteuse d’un risque de violence, de tragédie. Les grèves étaient déclenchées en raison des conditions de travail. Il s’agissait de grèves éruptives, spontanées : il n’y a pas encore de mouvements ouvriers légalement organisés. Des grèves éclatent… et tournent parfois à l’émeute.
Les grèves étaient-elles sévèrement réprimées comme dans le film ?
Stéphane Sirot. C’était très fréquent dans la Russie tsariste, notamment dans les mines sibériennes. Les grèves étaient réprimées dans le sang. Il existait une violence d’État… et aussi parfois une violence des ouvriers en grève.
Quelle est la première grève connue des historiens ?
Stéphane Sirot. La grève contemporaine prend naissance à la Révolution française, de 1789 à 1791, surtout dans le bâtiment. Mais la loi Le Chapelier, en 1791, vise à interdire la grève. Celle-ci est dépénalisée en 1864. Auparavant, un gréviste était passible des tribunaux et pouvait, dans certains cas, être condamné à plusieurs années de prison. On accorde le droit de grève à partir du moment où celle-ci devient un fait établi.
La grève générale de 1936 est-elle un acte fondateur ?
Stéphane Sirot. J’utilise avec précaution l’expression « grève générale ». Elle voudrait dire qu’il s’agit de mettre en place une autre société, renverser le système capitaliste. Or, sauf en Mai 68, il n’y a guère eu de grèves pour renverser le capitalisme. La grève générale, c’est un mythe, un horizon utopique, ancré dans l’imaginaire syndical. En 1909, les syndicalistes Émile Pouget et Émile Pataud publient le livre Comment nous ferons la révolution. La grève de 1936 était politique mais il n’était pas question de renverser le capitalisme. Ceux qui occupent leur usine ne disent pas vouloir prendre le pouvoir. Ils ne sont propriétaires de l’usine que de façon provisoire. Les grèves du Front populaire ont tout de même un caractère subversif : ce qui préoccupe les grévistes, c’est de redresser la tête, avoir des droits, être reconnus, retrouver une dignité.
La grève est-elle un moyen efficace pour revendiquer ?
Stéphane Sirot. Oui, bien sûr. On l’observe dans les sociétés occidentales modernes. De Reagan et Thatcher jusqu’à Sarkozy, les pouvoirs cherchent à retirer aux syndicats leur capacité de revendication en limitant le droit de grève. Or celle-ci est aussi un moyen de résolution des conflits. Elle a son utilité dans le fonctionnement de la société. Pour Pierre Ronsanvallon, la démocratie, c’est laisser les contradictions s’exprimer. La démocratie n’est pas un monde consensuel.
Le droit de grève est-il en danger ?
Stéphane Sirot. Oui, le droit de grève est mis en cause. Pas juridiquement, il est inscrit dans la Constitution. Mais avec le service minimum, on veut empêcher la grève de nuire. Or celle-ci n’est efficace, la plupart du temps, que si elle a une capacité de nuisance. La grève inquiète encore patronat et gouvernement.
Une grande grève peut-elle éclater aujourd’hui ?
Stéphane Sirot. Tous les ingrédients sont réunis pour que surviennent des mouvements. Le mécontentement s’exprime par des mouvements ponctuels ou catégoriels. Les organisations syndicales ont du mal à en faire un mouvement global. Les moments de crise n’y sont pas favorables ; le taux de syndicalisation dans le secteur privé est faible. L’année 2003, marquée par de nombreuses luttes, a été la dernière occasion de mouvement généralisé. Mais l’occasion n’a pas été saisie. Les divisions syndicales paralysent l’action. Les luttes existent, le mécontentement aussi, mais la difficulté est de créer un mouvement général.
(1) Un autre ciné-concert aura lieu à Paris, au cinéma Le Nouveau Latina, le 15 décembre à 21 heures.
(2) Professeur à l’université de Cergy-Pontoise. A publié : la Grève en France, 2002. Édition Odile Jacob ; Les syndicats sont-ils conservateurs ? 2008. Éditions Larousse.
Propos recueillis par Bruno Vincens
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