La poste : Service à rendre, pas à vendre !
Orléans-la-Source (Loiret),envoyée spéciale.
« Quand j’ai commencé à La Poste, on parlait d’un service à rendre aux usagers. Maintenant, c’est un service à vendre aux clients. L’usager, on lui dit "bonjour, qu’est-ce que je peux faire pour vous ?" Le client, c’est "comment vais-je pouvoir te soutirer du fric !" » Voilà la lente transformation de La Poste, service public, en banque à peu près comme les autres, résumée par Martin Nicolas, employé depuis dix-huit ans aux Chèques postaux d’Orléans-La Source. Dans ce grand bâtiment vieillissant dominant les HLM alentour (le tout date de la création ex nihilo du quartier en 1968), 1 500 postiers travaillent à la gestion des comptes courants et Livrets A d’une partie des départements d’Île-de-France, ainsi qu’à la fabrication des chéquiers et relevés de ces comptes. Depuis la création de la Banque postale en 2006, ils continuent de dépendre de la maison mère, La Poste, tout en travaillant pour cette filiale.
Le ras-le-bol des postiers
Le 23 septembre dernier, lors de la première journée d’action nationale contre la privatisation annoncée par le président de La Poste en juillet, 735 postiers étaient en grève aux « Chèques », soit 60 % du personnel. Ils sont attendus aussi nombreux à la manifestation d’aujourd’hui avec les usagers, dans le cadre de la deuxième journée de mobilisation. Un taux élevé qui révèle une opposition à la privatisation à venir, mais aussi le ras-le-bol face à celle qui se prépare depuis des années par le biais de suppressions massives d’emplois, avec conséquences sur les conditions de travail et sur la qualité du service rendu aux « titulaires de comptes ». Jusqu’à 3 000 postiers ont travaillé ici dans les années 1990, mais ces dix dernières années, au fil de restructurations permanentes des services, 1 000 emplois ont été supprimés. Au point qu’une partie du bâtiment a été vendue à la ville pour installer - un comble - la maison de l’emploi.
« Une part de ces suppressions de postes correspond à une modernisation des outils, mais l’essentiel s’est traduit par une intensification de notre travail, déplore Martin-Nicolas, syndiqué CGT. En gros, on fait le même boulot, mais à beaucoup moins nombreux. Les cadences augmentent, et ceux qui n’arrivent pas à suivre sont mis de côté ou mis en retraite forcée. » « Le manque d’effectifs est extraordinaire, confirme Bernadette Bardin, représentante CGT. Les pressions sont très fortes sur le personnel, alors que la moyenne d’âge est de 49 ans et qu’il y a beaucoup de pathologies liées au travail, des troubles musculo-squelettiques, des problèmes de vision à cause du travail sur écran. » Beaucoup de postiers « craquent ».
Côté usagers, le service s’en ressent fortement, avec « un retard structurel dans le traitement du courrier », expliquent les cégétistes. Avant l’été, 66 000 lettres étaient en souffrance dans le centre. « Quand la situation devient trop critique, la direction embauche des CDD pour absorber le travail, mais elle ordonne aussi des simplifications de procédures pour accélérer le travail », explique Bernadette Bardin. Par exemple, les signatures des chèques ou des courriers de changement d’adresse ne sont plus vérifiées systématiquement. « On nous demande de saboter le travail », résume la cégétiste. Et les appels explosent à la plate-forme « relation clients », créée fin 2005.
La culture de service public
Attachés à leur culture de service public, qu’ils ont connue à leur arrivée à La Poste, les « anciens » déplorent l’alignement de plus en plus marqué sur un fonctionnement de banque privée. « Des services sont devenus payants, mais si un gros client appelle pour demander le remboursement, on va lui accorder, par peur qu’il aille mettre son argent ailleurs. Les autres peuvent toujours attendre », dénonce Odile, vingt ans d’ancienneté et syndiquée CGT. « Les clients à grosse surface financière, ceux qui ont une carte Visa Premier, sont prioritaires pour beaucoup d’opérations, renchérit Frédéric, arrivé en 2001 aux Chèques. C’est clair, La Poste veut attirer une clientèle aisée pour elle-même, pour attirer des investisseurs. Pourtant, la crise a montré que La Poste était une valeur refuge, parce qu’elle n’est pas comme une banque. Ça montre qu’il ne faut pas privatiser. »
« Vu l’état des lieux, on ne peut pas se contenter de s’opposer à la privatisation, il faut aussi revendiquer un véritable service public et, pour cela, il faut créer des emplois, estime Bernadette Bardin. En plus, il y a plein de jeunes ici qui attendent du boulot. »
Fanny Doumayrou
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)