L’Humanité des débats
Un droit à l’autosuffisance alimentaire
Par Jean-Claude Bevillard, secrétaire national de France Nature Environnement.
Quelles sont, selon vous, les origines de la crise alimentaire actuelle ?
Jean-Claude Bevillard. La crise alimentaire que traversent actuellement les pays en voie de développement est la conséquence du déclin des cultures vivrières. Trois facteurs en sont à
l’origine. Il y a bien sûr les conditions climatiques difficiles qui fragilisent les rendements agricoles. Mais, pour l’essentiel, l’effondrement de ces cultures est le produit de la
concurrence des denrées agricoles occidentales massivement subventionnées, et le développement de culture d’exportation qui monopolisent les terres cultivables pour satisfaire la demande des
pays occidentaux. Le libéralisme poussé à l’extrême est à l’origine de ce déséquilibre.
Comment résorber cette crise ?
Jean-Claude Bevillard. Nous sommes partisans d’un droit à la souveraineté alimentaire. Chaque grande région du monde doit avoir le droit à l’autosuffisance. Il ne s’agit pas de développer un
régime autarcique où tout échange serait prohibé. Il s’agit de permettre à chaque région du monde d’assurer l’essentiel de son alimentation et de ne pas dépendre d’autres pour la satisfaction
des besoins essentiels de sa population. Pour l’Europe, cela sous-entend, par exemple, de travailler concrètement à l’autonomie de notre élevage en ne dépendant pas des importations pour son
alimentation, comme c’est le cas actuellement où l’Union européenne importe 80 % des protéines (soja…) qu’elle consomme à cet effet. La souveraineté alimentaire en favorisant les cultures
vivrières mieux adaptées au milieu contribue aussi à la préservation de l’environnement par la réduction des transports et en stoppant la déforestation.
Vous prônez une réduction drastique de l’usage d’intrants (engrais, pesticide…). Ne sont-ils pas pourtant indispensables pour garantir des rendements suffisants
pour nourrir la planète ?
Jean-Claude Bevillard. Garantir la souveraineté alimentaire implique de préserver les sols. Aujourd’hui, nous constatons un phénomène d’appauvrissement des sols avec une perte d’humus de
2 % à 3 % par an. Notre capacité à produire est en danger. Elle est menacée également par le recul de la biodiversité. Comment continuer à nourrir la planète si on stérilise les sols
ou si l’usage intensif et systématique d’intrants fait disparaître des auxiliaires agricoles comme les oiseaux ou les abeilles. Le défi alimentaire et le défi environnemental sont
indissociables. Quant à la question des rendements, l’agronomie a été laissée de côté alors qu’elle permettrait d’être plus économe en intrants. Nourrir la population mondiale alors que
celle-ci ne cesse d’augmenter considérablement implique surtout de changer nos habitudes alimentaires trop fondées sur la consommation de viande et de produits d’origine animale. Pour produire
une protéine animale, entre six et dix protéines végétales sont nécessaires. Avec huit ou dix milliards d’êtres humains, il n’est plus possible de fonctionner comme
ça.
Les OGM ne sont-ils pas une solution pour faire face à ces enjeux démographiques ou environnementaux ?
Jean-Claude Bevillard. Nous ne sommes pas opposés à la recherche sur les OGM. Ce que nous refusons, c’est la recherche en plein champ en raison du risque de dissémination et de pollutions
des autres cultures et du milieu naturel. Cela dit, l’intérêt des OGM reste à démontrer. En modifiant génétiquement une plante, on peut la rendre résistante à un parasite, mais en
l’introduisant dans un écosystème, on prend le risque de bouleverser ce dernier et de générer de nouveaux problèmes.
Entretien réalisé par Pierre-Henri Lab
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