À La Poste, la rentabilité est déjà au menu

Depuis plusieurs années, l’entreprise s’aligne sur les critères privés de productivité en sabrant dans l’emploi et dans les services rendus à la population.
« Non, il ne s’agit pas d’une privatisation, seulement d’une augmentation de capital, qui n’aura aucune incidence sur le statut des postiers ni sur les missions de service public. » Ce discours, ressassé par le président de La Poste, Jean-Paul Bailly, ne risque pas de convaincre les 265 000 postiers, pour la simple raison que depuis plusieurs années ils subissent déjà, dans l’entreprise publique, la préparation à la privatisation. Dans le cas de France Télécom, la transformation en société anonyme a précédé la restructuration brutale en entreprise commerciale. À La Poste, les décideurs ont préféré gagner du temps en restructurant de l’intérieur avant de s’attaquer au statut de l’entreprise. Si l’on remonte à la source, la loi Quilès de 1990 a ouvert le bal en transformant l’administration des PTT en deux établissements autonomes de droit public, La Poste et France Télécom, sommées - déjà - de « veiller à l’équilibre financier de leurs activités ».
Plus que 57 % de
fonctionnaires
À La Poste, cette loi a bouleversé le paysage social en autorisant l’embauche de salariés de droit privé à côté des fonctionnaires, sorte de « privatisation » de la main-d’oeuvre.
Depuis 2002, La Poste ne recrute plus que des contractuels, qui représentent aujourd’hui 43 % du personnel, tandis que les 57 % de fonctionnaires fondent à vue d’oeil, au rythme de 10
000 départs en retraite par an. De quoi faire sourire quand le gouvernement promet le maintien du statut… Autre prélude classique à la privatisation, La Poste a divisé dès 2000 son activité en
quatre branches distinctes, et multiplié la création de filiales où sont concentrés les services les plus rentables. Mais surtout, depuis 2003, le président Bailly, en vue de l’ouverture totale
à la concurrence en 2011, a engagé une « normalisation » de l’entreprise, à savoir un alignement sur les critères de rentabilité du privé, en sabrant dans les emplois et dans les
services offerts à la population. Avec pour leitmotiv les gains de productivité, il a ainsi profité des départs en retraite massifs des fonctionnaires pour programmer 60 000 suppressions
d’emplois sur 2003-2012, passant de 300 000 à 240 000 postiers.
Objectif, les gains de
productivité
Ce dégraissage s’est traduit par une restructuration tous azimuts à La Poste. Avec « Cap qualité courrier », les centres de tri départementaux ont été progressivement fermés pour être
regroupés dans des plates-formes régionales plus mécanisées. Pour l’usager, cette « modernisation » s’est soldée par une avancée des heures de levée, puisque le courrier doit être
acheminé beaucoup plus loin pour être trié ! À la distribution, le plan « Facteurs d’avenir » a instauré la flexibilité du travail des facteurs et allongé leurs tournées, au
détriment du lien social avec les usagers mais aussi du service car le courrier arrive plus tard dans les boîtes aux lettres. Aux guichets, « Terrain » a organisé la réduction
d’horaires d’ouverture des bureaux de Poste les moins rentables, voire leur fermeture et remplacement par des agences postales à la charge des communes ou des relais poste chez les commerçants,
offrant des services limités (voir schéma). Le maintien des 17 000 « points de contact » de La Poste masque ainsi un désengagement de l’entreprise publique. Au passage, la mission
sociale d’ « accessibilité bancaire » de La Poste est remise en cause puisque les services financiers ne sont plus présents partout. Enfin, dans les services financiers, le plan
« Développement et compétitivité » prévoit 1 000 suppressions d’emplois par an. Au fil de « réorganisations » permanentes dans tous les services, les conditions de travail
se sont fortement dégradées. La direction elle-même en a fait l’aveu en créant cette année, pour devancer les syndicats, un « observatoire de la santé » dans
l’entreprise.
Présence postale en recul
Les usagers ont aussi nettement perçu la transformation de l’entreprise, avec une présence postale en recul, des files d’attente s’allongeant, et des tarifs à la hausse dans le cadre d’une
politique commerciale agressive. Par exemple, le prix du timbre a augmenté de 10 % depuis 2003 et, sous prétexte d’offrir un nouveau service de colis suivis, le colis classique moins cher
a été supprimé.
Pour les syndicats, cette dégradation passerait à la vitesse supérieure en cas d’ouverture du capital. « À partir du moment où l’objectif sera de dégager des dividendes pour les actionnaires, La Poste va peser sur la masse salariale, comme cela s’est passé chez France Télécom », estime Hervé Tellier, de la CGT FAPT, qui craint une accélération des suppressions d’emplois, des fermetures de bureaux, et une hausse des tarifs, sur le modèle de tous les pays européens qui ont privatisé leur poste publique.
Comme la concurrence va se positionner uniquement sur le secteur rentable du courrier d’entreprise, La Poste va logiquement abaisser ses tarifs pour cette clientèle, et augmenter les tarifs des envois égrenés des particuliers (à peine 10 % du trafic). Autre risque, la « raréfaction des tournées », selon Régis Blanchot, de SUD PTT. En France la loi impose pour l’instant une distribution du courrier six jours sur sept, mais elle pourrait s’aligner sur le service minimum européen, qui garantit seulement cinq jours sur sept (voir ci-dessous). « On peut aussi imaginer que, dans les coins reculés, La Poste ne distribue plus le courrier à domicile, comme on l’a vu en Suède. Le client va chercher lui-même le courrier au bureau de poste, sinon il doit payer pour qu’il soit livré à domicile. »
Fanny Doumayrou
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