« La vraie motivation se construit dans le plaisir d’apprendre »
Éducation . Xavier Darcos propose de remettre des médailles aux bacheliers dès juin prochain. Une idéologie de la mise en concurrence et de l’humiliation, dénonce le sociologue Philippe Meirieu.
Récompenser les bacheliers comme on décore les sportifs, avec une médaille d’or, d’argent ou de bronze, selon la mention : telle est la mesure que Xavier Darcos propose d’instaurer dès 2009. L’idée, défend le ministre de l’Éducation, est de valoriser la réussite et de ritualiser le passage du bac. Un écho au discours dominant, estime le pédagogue Philippe Meirieu, qui dénonce une idéalisation dangereuse de la mise en concurrence. Entretien.
Bourses au mérite, remise de médailles… Le gouvernement défend une politique de valorisation de la réussite et de
promotion par le mérite. Est-ce un facteur d’encouragement pour les élèves ?
Philippe Meirieu. La politique du gouvernement remet à l’honneur des recettes en vigueur à l’époque où, nous dit-on, l’école fonctionnait bien. Elle part du principe que c’est en réimportant
ces recettes que l’on créera de la réussite. Or c’est faux. D’abord, parce que cette fameuse réussite n’était autre que de la sélection : l’école que l’on nous vante était réservée à une
minorité, et seulement 15 % à 20 % des enfants accédaient au collège. Ensuite, parce que ce n’est pas en glissant vers une folklorisation de l’école qu’on la démocratisera. Il n’est
pas impossible qu’une médaille motive un jeune. Mais la véritable motivation se construit dans le rapport au savoir, quand l’élève parvient à trouver du plaisir à apprendre. Les élèves des
milieux populaires n’ont pas besoin d’une médaille pour vouloir le bac : ils le veulent. Ce n’est pas un gadget à caractère nostalgique qui leur permettra de le décrocher, mais un effort
particulier porté à l’éducation et une transformation profonde des pratiques pédagogiques.
Bronze, argent, or : la - médaille implique également une idée de classement, de concurrence
émulatrice…
Philippe Meirieu. Oui. Cette idéologie déborde du discours dominant. C’est l’idée selon laquelle la qualité est produite par la concurrence. On met les universités en concurrence, voire les élèves eux-mêmes, en leur disant que seuls les bons pourront sortir des cités. On nie que la qualité puisse venir de la solidarité et du désir de bien faire. C’est la même logique qui prévaut à la casse des services publics. Que le problème soit économique, éducatif ou médical, la première et souvent unique solution envisagée pour le résoudre est la mise en concurrence. C’est devenu une sorte de réflexe du cerveau reptilien politique.
Cela dit, l’indifférence institutionnelle qui accompagne l’obtention du bac n’est-elle pas
dommageable ?
Philippe Meirieu. Effectivement. Les rites fondateurs de la République ne sont plus aussi forts qu’ils l’ont été. Or, les jeunes ont besoin de rituels de passage à l’âge adulte. Ceux qui
demeurent sont souvent transgressifs : première nuit blanche ou premier joint… Il faut en installer d’autres qui aient du sens. Je ne suis pas favorable aux remises de prix. En revanche,
je suis pour une cérémonie de rentrée et de sortie, avec des moments denses, accompagnés de paroles fortes. En outre, cela permettrait aux élèves de rencontrer leur équipe éducative dans sa
totalité. L’institution doit se donner à voir aux enfants. Sa cohérence doit s’incarner pour qu’ils la comprennent mieux.
Alors, où s’arrête la reconnaissance et où commence l’élitisme ?
Philippe Meirieu. Encore une fois, tout dépend de la nature du rite de passage. Faisons une comparaison sportive. En judo, passer une ceinture noire est un rite difficile, exigeant, auquel
certains accèdent et d’autres pas. Mais il est fondé sur le fait que tout le monde peut y accéder, s’y préparer et être soutenu. Le système n’est pas organisé sur la sélection mais sur la
promotion. Et sur un tatami, on respecte le jeune qui échoue. Je crois à l’exigence et à la nécessité de rites de reconnaissance, à condition qu’ils n’impliquent pas l’exclusion et
l’humiliation du perdant. Or, c’est souvent le cas en France : on humilie le vaincu. La défaite n’est pas vécue comme la possibilité de mieux se préparer pour la fois prochaine mais comme
une mise à l’écart délibérée. Ce n’est pas respectueux de la dignité humaine.
« Vertu », « mérite »… Xavier Darcos pioche dans un registre très moral pour parler de
réussite scolaire. Est-ce un vocabulaire approprié ?
Philippe Meirieu. Je ne suis hostile ni à la morale, ni à l’exigence, ni à la responsabilisation individuelle. Toutes participent de la formation du citoyen. Je m’inquiète en revanche de cette
tendance à transformer les victimes en coupables. Cette injonction à la morale individuelle exonère la société de toute responsabilité collective. On peut demander aux jeunes de se prendre en
main. Mais c’est tout de même plus facile quand on a une chambre pour travailler, un ordinateur pour accéder à Internet, que l’on vit dans un quartier tranquille et que l’on bénéficie de cours
dédoublés, voire particuliers.
Entretien réalisé par Marie-Noëlle Bertrand
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