La valse des grands prédateurs (4/5)
Traders et sans reproche
Le Feuilleton de l’Argent
En avant la musique, number 9 : Pierre Lagrange a gagné 800 millions de dollars (544 millions d’euros) en 2007. Exilé à Londres où il a participé à la création du fonds d’investissement GLG Partners, ce Belge touche, d’après les calculs admiratifs de la presse économique, 1,5 million d’euros par jour, travaillé ou non, soit l’équivalent d’un SMIC par minute.
Vive le tintouin, number 8 : Alan Howard a gagné 800 millions de dollars (544 millions d’euros) en 2007, mais chut ! Lui, il ne veut pas que ça se sache : le silence est d’or, il l’a appris au Crédit suisse où il a fait ses classes avant de monter son propre fonds spéculatif. D’après le Times, celui qui est aussi connu comme donateur de premier plan au Parti conservateur britannique envisagerait de transférer son siège social en Suisse, une manière comme une autre de faire pression sur les travaillistes au pouvoir.
Au nom du pèze, du fric et du saint Bénéfice
Jouez hautbois, number 7 : Noam Gottesman a gagné 800 millions de dollars (544 millions d’euros) en 2007, comme son associé Pierre Lagrange, grâce à la très juteuse introduction en Bourse de leurs fonds spéculatif, GLG Partners. Quand on lui demande ce qu’il fait dans la vie, il répond, pragmatique : « Je fais de l’argent. » Et quand il doit se déplacer pour des emplettes sur le marché de l’art planétaire, il emprunte toujours son Boeing 737 privatif et personnalisé. Question de bon sens, là aussi.
Résonnez musette, number 6 : Chris Hohn a gagné 900 millions de dollars (611 millions d’euros) en 2007. Et ce timide maladif, fils d’un mécanicien jamaïcain et d’une secrétaire, trouve les salaires versés la City particulièrement « honteux ». À la tête de son fonds dit « alternatif », The Children’s Investment Fund (littéralement, le fonds d’investissements des enfants), ce Britannique a, pour défendre la cause du peuple et, en particulier, de sa progéniture, contribué au démantèlement d’ABN AMRO - plusieurs milliers d’emplois supprimés -, en prenant des participations dans de grandes entreprises afin de faire pression au sein des conseils d’administration pour « réveiller le cours de Bourse ». Chris Hohn reverse un tiers des commissions réalisées dans ses opérations à très court terme à sa fondation pour l’enfance. Et la fondation réinvestit les donations dans le hedge fund. Un circuit très « alternatif », en effet : à la suite des énormes pertes liées à la crise actuelle, la fondation caritative de Chris Hohn a, début juillet, dû transférer à l’entreprise spéculative de Chris Hohn l’essentiel de ses réserves promises à la philanthropie
Des médailles pour les pompiers pyromanes
Faites du bruit, number 5 : Ken Griffin a gagné 1,5 milliard de dollars (1 milliard d’euros) en 2007. De Chicago, il scrute l’industrie de la finance ; quand une proie trébuche, il lui fonce dessus. L’année dernière, pendant l’été, il engloutit Sowood Capital Management, mis en difficulté dès le début de la crise des subprimes, et une fois l’automne venu, il reprend à prix bradé les positions sur le gaz naturel d’une autre victime, Amaranth, qui se révéleront très lucratives quelques mois plus tard. En mars 2006, dans une de ses rares apparitions médiatiques, Ken Griffin, premier financier à systématiser la titrisation de la dette, une opération spéculative au coeur de la tourmente financière actuelle, livrait ses prophéties au Chicago Tribune : « Il y a eu une augmentation considérable des titrisations de prêts hypothécaires. Il s’agit d’une énorme source de revenus pour les fonds d’investissement et les banques d’affaires. » En matière de finance, ce n’est pas comme pour un incendie : à la Bourse, les pompiers pyromanes sont toujours décorés, jamais vilipendés.
Sonnez trompettes, number 4 : Steve Cohen a gagné 1,5 milliard de dollars (1 milliard d’euros) en 2007. Dans les bons jours, son fonds spéculatif SAC Capital, l’un des plus gros hedge funds au monde, représenterait jusqu’à 3 % des volumes échangés au New York Stock Exchange ou au Nasdaq. Des mauvaises langues chez les concurrents laissent entendre qu’il serait informé à l’avance des changements de recommandations envisagés par les analystes financiers les plus en vue, et qupourrait prévoir avec une quasi-certitude les grands mouvements sur les marchés financiers. Un avantage décisif dans les coups à très court terme que Steve Cohen imagine, reclus derrière les murs hauts de 4 mètres de sa villa de Greenwich, Connecticut.
Du vacarme pour le number 3 : Jim Simons a gagné 2 milliards de dollars (1,35 milliard d’euros) en 2007. Le « King des quants » (les mathématiques quantiques appliquées à la finance), véritable boss des maths, a, dans sa jeunesse, été employé par la défense américaine pour percer les codes ennemis durant la guerre du Vietnam. Après une carrière dédiée à la science, il a décidé de devenir riche en créant un fonds spéculatif, Renaissance Technologies. Ce que ses clients lui paient, c’est l’usage de sa « boîte noire » qui tirent d’infimes profits de millions d’opérations financières automatisées. En écartant toute probabilité de crise financière, les modèles mathématiques comme ceux de Jim Simons ont permis de brûler allègrement des centaines de milliards d’euros sur les marchés financiers. Mais n’ayez crainte : les traders sont là pour corriger les excès, et Jim Simons a déjà reversé la bagatelle de 60 millions de dollars à son ancien laboratoire de mathématiques appliquées. La recherche continue.
L’argent de la banque et le cul du banquier central
Frappez dans les mains, number 2 : Phil Falcone a gagné 2 milliards de dollars (1,35 milliard d’euros) en 2007, grâce à un pari précoce sur l’effondrement vertigineux des subprimes. Et avec une petite partie du blé amassé sur la misère des faubourgs, il s’est payé un charmant appartement dans le upper East Side de New York.
Hip, hip, hip, hourra, vive le number 1 : John Paulson a gagné entre 3 et 3,7 milliards de dollars (2 à 2,5 milliards d’euros) en 2007. Cet ex-dirigeant du département fusions-acquisitions de la banque Bear Stearns, en quasi-faillite au printemps dernier, a réalisé le « trade du siècle ». Dès 2006, il constitue des fonds spécialisés pour miser sur les subprimes : un secteur exceptionnellement bénéficiaire à l’époque du boom immobilier, l’habitat moins solvable étant revendu à un prix plus élevé que le montant de l’emprunt. Paulson est bien placé pour le savoir puisque, au début des années 1990, il avait lui-même acheté ses deux premiers appartements après des saisies. Mais John Paulson est un bon bougre et il veut que ça se sache : l’année dernière, le « sultan des subprimes » a royalement offert 15 millions de dollars au Centre pour le crédit responsable, une ONG qui a pour objet d’aider les millions de familles américaines menacées de la saisie de leur habitat à se défendre contre les organismes de crédit prédateurs. Et en janvier dernier, il a recruté comme conseiller une vieille gloire en mal d’argent, Alan Greenspan, président de la Fed, la réserve fédérale américaine, jusqu’en 2006, et meilleur VRP des subprimes comme moyen pour les marchés financiers de se relancer après l’éclatement de la bulle Internet au tournant des années 2000. « Alan Greenspan est un excellent connaisseur des marchés financiers », a justifié John Paulson à cette occasion. « Connaisseur », ça reste à prouver, mais profiteur et opportuniste, c’est sûr.
Thomas Lemahieu
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