La valse des grands prédateurs (5/5)
Sale temps pour le Gorille
Le Feuilleton de l’Argent
Le dirigeant de Lehman Brother, Richard Fuld, que Forbes, cette sorte d’organe central du capitalisme américain, a classé, l’an dernier, parmi la centaine de PDG les mieux payés de la planète (salaire + bonus + stock-options = 122,67 millions de dollars, soit environ 90 millions d’euros, détaille le magazine) n’a pas franchement la réputation d’être un tendre en affaires. On le surnomme « le Gorille » dans un mélange, dit-on, de crainte et de vénération au siège « global » de la banque. Des résultats en hausse quasi exponentielle, jusqu’en 2007, et même la crise des subprimes, qui a touché tour à tour tous les autres poids lourds de Wall Street, de City Bank à Merryll Lynch en passant par Bear Stern, semblait l’avoir jusque-là tout au plus égratigné.
Lehman Brother rattrapé par la crise
Depuis quelques semaines, pourtant, le climat a brusquement changé, et Richard Fuld, qui croyait pouvoir annoncer en avril dernier, dans les colonnes de Forbes (toujours), que le « plus gros de la crise financière » appartenait au passé, a dû déchanter. Le Gorille est sur le gril et gare à son humeur massacrante. Car Lehman vient d’être rattrapé à son tour par la crise. Et de quelle manière. La banque détient pour des dizaines de milliards de dollars de titres « pourris » dans ses comptes. Plus seulement des dérivés des subprimes (ces « sous »-crédits immobiliers à destination des plus pauvres), mais des prêts de catégorie supérieure pour les accédants à la propriété issus des classes moyennes (les primes). Pis, il semble qu’aucun produit, des prêts aux entreprises jusqu’aux cartes de crédit, n’échappe désormais à une brusque accélération des défauts de paiement.
Après une réunion orageuse avec le « board », le staff dirigeant de la banque, Fuld a conclu qu’il n’avait pas d’autres choix que de vendre pour quelque 40 milliards de dollars (environ 28 milliards d’euros) son portefeuille de titres adossés sur des crédits immobiliers commerciaux (moins touchés que les autres) pour essayer vaille que vaille d’éponger des pertes qui pourraient dépasser la trentaine de milliards de dollars (20 milliards d’euros). La nouvelle, associée à l’annonce de la débâcle de deux agences de refinancement hypothécaire, Fannie Mae et Freddie Mac, a fait rechuter violemment, ces dernières heures, Wall Street et toutes les Bourses de la planète.
La contagion de la crise à des crédits dont les « arrières » paraissaient initialement bien assurés place le système bancaire et financier des États-Unis devant une situation vertigineuse. Les défauts de paiement sur les crédits hypothécaires dits Alt A (réputés de qualité « moyenne ») viennent de quadrupler en avril par rapport à l’an dernier. Et ils ont doublé parmi les « primes », considérés, eux, il y a peu de temps encore comme la crème du crédit hypothécaire, leurs encours dépassant les 12 000 milliards de dollars dans le pays. Ce qui fait dire à l’analyste Thomas H. Attebery, cité par le New York Times, que l’ampleur de la crise devrait être démultipliée, les subprimes ne constituant en fin de compte que « la partie visible de l’iceberg ».
Les témoignages de malheureux emprunteurs des classes moyennes, « sans histoires » et exempts jusque-là du moindre incident de paiement, fleurissent dans la presse états-unienne. Comme celui de Ronald Lewis sur un blog du Seatle Times : ce père de famille de cinquante-deux ans, ingénieur informaticien, employé chez Lockheed Martin, est désormais tout au bord de la faillite personnelle. Il y a trois ans, pour payer des études à sa fille « dans une bonne université » (opération onéreuse, s’il en est, outre-Atlantique), il a décidé de souscrire un emprunt « prime » de 750 000 dollars (500 000 euros) en hypothéquant la maison qu’il avait quasiment fini de payer.
Les conditions du prêt que lui accordait sa banque, filiale d’un certain… Lehman Brothers, paraissaient alors très avantageuses. Les taux d’intérêt pratiqués promettaient d’évoluer en sens inverse de la valeur de sa maison. Or celle-ci ne cessait de grimper compte tenu du boom de l’immobilier. Aujourd’hui l’éclatement de la bulle spéculative sur les logements a renversé la donne. « Je suis totalement pris au piège, explique Lewis. Je ne peux vendre ma maison, sauf à la brader bien en dessous de son prix d’achat, et les intérêts de mon prêt hypothécaire ont explosé. Résultat : je n’ai plus que la tête hors de l’eau. Tout ce que j’avais en épargne y est passé et je ne travaille plus que pour rembourser mes dettes. Sans même être sûr de ne pas me retrouver, un jour, complètement insolvable. »
Pour la grande majorité des salariés, confrontés depuis des années à une quasi-stagnation de leurs rémunérations, compte tenu des politiques systématiques de modération salariale, la souscription d’emprunts pour accéder à la propriété n’était pas seulement le moyen d’accéder au « rêve américain », il a représenté aussi la seule manière d’augmenter son niveau de vie. Quand la valeur des logements montait en flèche, ils pouvaient en effet accéder à des crédits hypothécaires plus importants, leur permettant de s’offrir ce qui leur paraissait interdit par leurs seules ressources salariales.
Les contribuables appelés à éponger les pertes
Fannie Mae et Freddie Mac, les agences de refinancement hypothécaire évoquées plus haut, constituaient la pierre angulaire de tout cet édifice. Leur mission est en effet de fournir des liquidités (de l’argent frais) à tout le réseau de banques états-uniennes qui prêtent de l’argent aux particuliers pour accéder à la propriété. Selon un mécanisme très simple : elles leur offrent de nouveaux crédits bon marché contre une partie du stock d’hypothèques que détiennent les différents établissements. Et les deux super-banques se financent elles-mêmes en levant des fonds à Wall Street.
Durant le boom immobilier, leurs affaires marchaient du feu de Dieu, leurs actions étaient très recherchées et leurs cours montaient en flèche. Aujourd’hui, à l’inverse, tout s’écroule car elles détiennent dans leurs coffres des centaines de milliers d’hypothèques qui ne valent quasiment plus rien. Pas étonnant donc que « Fannie et Freddie », comme les appellent familièrement les traders de la place financière états-unienne, fassent partie désormais des plus gros sinistrés du krach bancaire et financier qui a démarré il y a un an.
Et l’ampleur des dégâts avec l’élargissement des défauts de paiement aux crédits réputés plus « solides » apparaît considérable. « Fannie et Freddie » ont perdu quelque 90 % de leur valeur boursière. Et dans les étages supérieurs des deux organismes basés à Washington, il souffle, ces dernières heures, comme un vent de panique. Les deux agences auraient besoin d’au moins 15 milliards de dollars pour éponger leurs pertes. Mais toute tentative d’augmenter leur capital (en émettant de nouvelles actions sur le marché) paraît vouée à l’échec. Plus personne ne veut se risquer à de tels achats. Et, du coup, étant donné la position clé des deux sociétés soeurs dans le système financier américain, c’est tout Wall Street qui en a des sueurs froides. Au point que les rumeurs d’une nationalisation vont bon train. Le contribuable serait mis à contribution, la Réserve fédérale rachèterait une grande partie des hypothèques. Et tant pis si on prend au passage des libertés avec la doctrine libérale car, en cas de défaillance totale, c’est l’écroulement de tout le système bancaire qui se profilerait.
De quoi faire trembler le Gorille himself. Lui, qui ne réussit pas mieux à faire face à ses besoins de recapitalisation. Le Financial Times d’hier révélait que le pauvre animal a tenté, sans doute en désespoir de cause, de négocier, durant la première semaine d’août, la vente de 50 % des actions de Lehman Brothers à des fonds sud-coréens et chinois. En vain, il en voulait trop cher. Les clients asiatiques n’ont pas été séduits par les attributs de la banque et ont décliné poliment l’offre.
Bruno Odent
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