Mais où est passé « l’autre monde possible » ?
E xtension du domaine de la crise du capital : subprimes, marchés financiers en déroute, émeutes de la faim, hégémonie américaine menacée par l’émergence de nouvelles super-puissances, changement climatique, échec retentissant à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), Union européenne dans la panade, guerres qui éclatent… Le phénomène semble admis jusque dans les cercles des gouvernements les plus conservateurs : la mondialisation néolibérale pousse le monde au bord du gouffre et projette carrément les plus fragiles dans le précipice. Et pendant ce temps-là, alors que tout, ou presque, leur donne raison, les altermondialistes paraissent avoir disparu de la circulation. Assiste-t-on à l’extinction du domaine de la lutte du mouvement à vocation planétaire qui clamait il y a quelques années : « Un autre monde est possible et nécessaire » ?
Trop d’espoir tue l’espoir
Alors qu’à l’occasion de sa traditionnelle université d’été, ATTAC France, longtemps moteur et, par son ambition fondatrice de rassembler syndicats, ONG, associations, journaux antilibéraux et militants de base, modèle réduit du mouvement altermondialiste, fête, ce soir à Toulouse, ses dix ans d’existence (lire page 3), le principe de l’ « éducation populaire tournée vers l’action », à la base de la création de l’association en France et au coeur de la dynamique altermondialiste, a incontestablement permis de marquer des points face aux théoriciens de la « fin de l’histoire » ou du « There is no alternative » (« Il n’y a pas d’alternative » aux contre-réformes néolibérales). Dans une phase assez triomphale, avec la naissance du processus des forums sociaux mondiaux et européens au tournant du siècle dernier, certaines des figures de proue de l’altermondialisation allaient jusqu’à envisager ouvertement de remplacer purement et simplement les grands courants émancipateurs du XXe siècle ayant « épuisé leur force propulsive et perdu leur assise populaire ». « Le mouvement altermondialiste, même avec son aspect chaotique, pourrait bien être à l’origine d’une dynamique historique et devenir le mouvement d’émancipation sociale du XXIe siècle, avertissait, par exemple, Bernard Cassen. Donc, ou bien les partis héritiers du siècle dernier sauront capter ses idées, ou bien, à terme, cette force trouvera obligatoirement une traduction politique hors d’eux. » D’autres, à l’intérieur du mouvement altermondialiste, pensaient aussi pouvoir troquer simplement la figure du prolétaire, historiquement défait selon eux, contre celle du citoyen comme sujet principal de la transformation sociale.
La diversité : richesse et problème
Si ces ambitions dévorantes, gonflées au vent des représentations médiatiques souvent flatteuses par rapport à celles réservées au « vieux monde » des partis politiques dits traditionnels, n’ont pas été écartées, elles butent sur des difficultés essentielles : très puissant dans la critique - systémique du capitalisme mondialisé, le mouvement altermondialiste, toujours en quête tant d’élargissement géographique que d’approfondissement politique, peine à élaborer les alternatives - partageables, nécessaires à l’émergence de l’« autre monde possible », et, à l’échelle de la planète comme des États pris individuellement, il cherche toujours un débouché politique à ses propositions encore embryonnaires ou plus abouties. Dans une longue contribution publiée sur le site Internet de l’Humanité, Sophie Heine, membre d’ATTAC en Belgique et politologue à l’Université libre de Bruxelles, illustre notamment les tensions liées à la diversité militante du mouvement altermondialiste : « Le pluralisme interne a fait la richesse d’ATTAC et du mouvement altermondialiste en général et le supprimer constituerait une perte certaine. Mais si l’on admet que l’objectif, dans les années qui viennent, est de se profiler davantage comme un mouvement de propositions que comme une simple force de critique, il faut alors accepter qu’émerge quelque chose comme une « contre-idéologie » commune face à l’hégémonie néolibérale. »
Retour en force du politique
Alors que, de manière formelle et non sans hypocrisie, les partis politiques et, à plus forte raison, les dirigeants des États les plus progressistes demeurent écartés des forums sociaux mondiaux, la question, épineuse mais plus globale, du rapport au politique semble, dans le contexte actuel, en passe de se régler. Les têtes pensantes de l’altermondialisation paraissent de plus en plus nombreuses à déplorer les impasses d’une approche limitée au « contre-pouvoir » et toutes observent avec espoir les expériences d’articulation fructueuse entre pouvoir et mouvements sociaux, menées en Amérique du Sud : au Venezuela et en Bolivie, en particulier, mais aussi en Équateur ou dans certaines régions du Brésil. Entre les uns et les autres, des divergences fortes perdurent : certains préconisent la création d’une « cinquième Internationale » ou la constitution d’un nouveau courant - le « portoalégrisme » ou « post-altermondialisme » - adoptant un programme politique de base, quand une majorité d’altermondialistes s’en tiennent toujours à la conception originelle d’un mouvement pluriel, tout en admettant, et c’est ici qu’est la nouveauté, l’urgence de positionnements politiques communs sur les grands enjeux. Ainsi, par exemple, le syndicalisme international, partie prenante essentielle dans l’altermondialisation, longtemps rétif à un engagement plus fort jugé trop contraignant et plutôt partisan d’une conception des forums sociaux comme simples lieux de rencontres et d’échanges, vient d’affiner sa conception stratégique. « Le Forum social mondial jusqu’à présent ne s’est jamais positionné politiquement par rapport à un événement particulier, et ce dans un souci de respect de la diversité et de la pluralité de ceux et celles qui y participent, avance la Confédération syndicale internationale (CSI) dans une contribution au débat stratégique du FSM. (Cependant, si le forum doit rester un espace ouvert, il ne doit pas être un espace neutre. Il est nécessaire qu’il puisse assurer un réel impact sur l’agenda global. Ainsi nous pensons que l’avenir du forum dépend de sa capacité à progresser dans les deux directions : d’une part, maintenir l’espace ouvert tel que conçu dans la charte des principes et, d’autre part, oser le positionnement politique. »
Thomas Lemahieu
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