De la guerre à l’occupation
« Je tenais à vous dire que le travail que vous faites ici, il est indispensable (…). Pourquoi on est ici ? Parce qu’ici se joue une partie de la liberté du monde. Ici se mène le combat contre le terrorisme », déclarait hier à Kaboul Nicolas Sarkozy s’adressant aux soldats français. Usant d’une rhétorique très bushienne, le président légitime ainsi son engagement militaire en Afghanistan et la guerre qui s’y mène contre un ennemi aux contours incertains. Cau nom de la lutte contre la menace terroriste que l’administration Bush tente depuis plus de sept ans d’imposer une vision d’un monde coupé en deux, dans lequel s’affrontent le Bien et le Mal, la civilisation et la barbarie, les alliés et les autres. Une stratégie aux relents de guerre froide qui a précédé les attentats du 11 septembre 2001 qui devait imposer l’hégémonie mondiale de l’hyperpuissance.
Le réalignement de Nicolas Sarkozy sur Washington et la réintégration dans l’OTAN se sont accompagnés d’une participation accrue au conflit afghan. Une décision prise sans débat public et contestée au sommet même de la hiérarchie militaire. En avril dernier, Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées, ne mâchait pas ses mots. « Comme je le répète depuis un moment, a-t-il déclaré, l’Afghanistan devient un merdier ingérable. Et nous n’avons aucun intérêt à nous y impliquer davantage. » L’officier disait craindre que les unités françaises ne se fassent prendre dans une situation inextricable comme celle de l’Irak et deviennent une force d’occupation dans le plus grand pays producteur d’opium. Pressenti un temps pour représenter l’ONU en Afghanistan, le Britannique Paddy Ashdown lui faisait écho : « Nous ne battrons pas les taliban. Celui qui battra les taliban, c’est le peuple afghan. Si nous n’obtenons pas son soutien, nous ne pourrons pas gagner. »
Un peuple en otage
Or c’est justement le peuple afghan qui semble terriblement absent des grands discours occidentaux sur le terrorisme. Que lui a apporté ces années d’intervention militaire étrangère ? Selon le rapport national sur le développement humain publié par le PNUD en 2006, la vraie nature de l’insécurité en Afghanistan est d’abord économique. Pauvreté, inégalités, chômage, système de santé défaillant et manque d’accès à l’éducation menacent la sécurité quotidienne d’une majorité d’Afghans, relevait le rapport qui dénonçait les choix d’une économie libérale imposée par la Banque mondiale. Dans un pays dévasté par plus de vingt-cinq années de guerre, ce modèle de développement qui privilégie le rétablissement du secteur privé comme seul moteur de la croissance est voué à l’échec, indiquent les chercheurs du PNUD.
Avec plus de 25 millions d’habitants et un taux de chômage officiel de 35 %, selon le ministère du Travail et des Affaires sociales, l’Afghanistan voit se créer une nouvelle classe d’exclus et de pauvres qui un jour formeront la dissidence et la révolte.
La grande manipulation
La déception est si rude chez les Afghans qu’une majorité d’entre eux se rendent à l’évidence : « Les Américains ont localisé les bases d’al Qaeda et des taliban au Pakistan mais ne les attaquent pas pour entretenir l’instabilité en Afghanistan et justifier ainsi leur présence dans le pays, motivée par des considérations stratégiques régionales », écrivait hier le quotidien afghan Anis, contrôlé par le gouvernement. C’est la première fois qu’un organe de presse dépendant des autorités de Kaboul fait état des visées de Washington.
Alors que plus de 70 000 soldats étrangers sont déployés dans le pays, « le peuple afghan doute depuis longtemps des belles déclarations des étrangers sur la lutte contre al Qaeda et le terrorisme, notamment celles des Britanniques et des Américains, et leur confiance s’est évanouie », affirme Anis. Il est vrai que l’intervention américaine de 2001 en Afghanistan contre le régime taliban accusé d’accueillir Ben Laden a pris au fil des années des allures d’occupation durable grâce à une des plus grandes manipulations stratégiques de Washington.
La Maison-Blanche est parvenue à imposer un transfert du contrôle du déploiement militaire international, de l’ONU vers l’OTAN et à dévoyer la mission civile des Nations unies. En août 2003, l’OTAN prenait le commandement de l’ISAF à Kaboul pour sa première mission hors de son théâtre d’opérations traditionnel. Un an plus tard elle étendait ses activités dans le nord du pays puis à tout le pays. La mission de l’ONU, totalement galvaudée, fusionnait avec l’américaine « Enduring Freedom » engagée contre l’insurrection afghane.
Le facteur pakistanais
L’évolution de la situation en Afghanistan reste indissociable de ce qui adviendra au Pakistan et réciproquement. Sans oublier que les deux pays appartiennent à un contexte régional asiatique où la rivalité entre New Delhi et Islamabad se cristallise sur la question du Cachemire, écartelé entre les deux États. L’ingérence américaine au Pakistan, déjà sous haute tension, ne peut que pousser à la déstabilisation. Le nouveau gouvernement, qui a obtenu lundi la démission du président Moucharraf, fait face à des querelles intestines et à une crise économique sans précédent. Il doit aussi décider de sa stratégie contre les islamistes radicaux à l’aune des risques pour sa population.
Dominique Bari
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