Les affaires sont les affaires (4/4)
Russes comme Crésus
Le Feuilleton de l’Argent
Non, rien de rien, ils sont partis de rien. Avec leurs souvenirs, ils ont allumé le feu ; leurs chagrins, leurs plaisirs, ils n’ont plus besoin d’eux. À quarante ans à peine, ils ont tout, ils sont tout, et leurs légendes pourraient servir de modèle dans un manuel de success story. Nés à la fin des années 1960, Oleg Deripaska et Roman Abramovitch sont tous les deux orphelins, élevés à la dure, loin, très loin de Moscou, dans le plus parfait dénuement. De cette période, le premier a conservé, nous narre-t-on, un « dégoût du communisme » qui le pousse encore aujourd’hui à réciter des passages entiers de Coeur de chien, la satire du stalinisme naissant écrite par Boulkagov. Et le second a, avec l’oncle qui l’éduque après le décès de ses parents, appris les rudiments des métiers du pétrole à Saratov… Après des études forcément brillantes – mathématiques et physique pour Oleg, prestigieux institut Goubkine du pétrole et du gaz pour Roman –, une fois acquittées fort patriotiquement leurs obligations militaires, nos jeunes chiens fous se jettent avec délice dans la bagarre des privatisations post-soviétiques. Tantôt traders, tantôt industriels, tantôt voyous. En 1992, Abramovitch détourne un convoi de 55 citernes de gazole destinées aux troupes russes. À vingt-six ans, après avoir repris la majorité des parts des ouvriers d’une usine d’aluminium au fin fond de la Sibérie, Deripaska devient le directeur ; à cette époque héroïque, il dort à côté des fours pour dissuader les velléités des autres prédateurs. Tous les deux sortiront indemnes, et déjà richissimes, de la décennie très violente de la guerre des métaux dans le Far East russe.
De si douces années folles
Au grand casino des affaires, Oleg et Roman font, chacun de leur côté, des rencontres décisives. Abramovitch est repéré par Boris Berezovski, le « parrain du Kremlin » pendant l’ère Eltsine, magnat des médias et oligarque détenteur de parts dans une flopée de fleurons privatisés ; Deripaska s’associe avec Mikhaïl Tchernoï, le véritable empereur de l’aluminium en Russie, un homme d’affaires à la réputation sulfureuse, allié à la mafia d’Ismaïlovo et des pontes des services secrets. En 1996, non sans avoir écarté au préalable les candidats indésirables, le gouvernement russe cède la majorité des actions du groupe pétrolier Sibneft pour 100 millions de dollars, très en dessous de sa valeur réelle – quelques mois plus tard, l’entreprise est déjà évaluée à 5 milliards de dollars. Les titres finiront dans le portefeuille d’Abramovitch. Dans des circonstances plus opaques encore, Deripaska met la main sur Rusal. Associés aux commandes de ce champion russe de l’aluminium, les deux oligarques se retrouvent au centre de la « famille », le clan Eltsine, qui, à la fin des années 1990, contrôle l’administration, les télévisions et le capital : Roman est souvent présenté comme le « caissier » du Kremlin ; Oleg épouse même la fille du gendre du président russe. Quand Vladimir Poutine succède à Boris Eltsine en 2000, les deux amis échappent à la purge des oligarques. Berezovski prend la route de l’exil, Khodorkovski finit dans un camp en Sibérie et des dizaines d’autres seront mis hors d’état de nuire : le pouvoir ne leur reproche absolument pas les pillages réalisés lors des grandes privatisations, mais les combat exclusivement pour le positionnement hostile des canaux d’information qu’ils contrôlent. Roman Abramovitch et Oleg Deripaska s’en sortent bien, eux : après des années de captation des richesses publiques et d’évasion fiscale, ils s’engagent, comme l’exige le nouveau maître du Kremlin, à investir une partie de leur fortune en Russie et à ne plus se piquer de politique. Et très vite, les affaires reprennent de plus belle… Roman Abramovitch s’empare de Slavneft, le dernier gros poisson détenu par l’État dans le secteur du pétrole, à l’occasion d’enchères manifestement pipées – elles ont duré quatre minutes et le prix est une fois encore sous-estimé. Quelques années plus tard, le même revend Sibneft pour plus de 13 milliards de dollars au monopole public Gazprom. Pendant ce temps, à coups de fusions-acquisitions, notamment avec les Suisses de Glencore, société de courtage en matières premières et fonds d’investissement bien connue en France depuis le scandale Metaleurop, Oleg Deripaska, interdit de séjour à Davos en 2002, transforme Rusal en numéro un mondial de l’aluminium. Au fil des années, les oligarques, qui nouent souvent entre eux des partenariats stratégiques, se diversifient dans les banques, la finance, l’acier, l’énergie électrique, etc. Et petit à petit, ils partent à la conquête du monde, en prenant, via des sociétés écrans installées en Suisse ou à Jersey, des participations dans de nombreux secteurs industriels ou liés aux matières premières. Avec son partenaire financier Nathaniel Rothschild, le patron du fonds d’investissement Atticus, basé à Londres, qui prépare l’introduction en Bourse de Rusal, Oleg Deripaska contrôle, par exemple, un tiers de l’économie du Monténégro.
Ne dites plus « oligarques », dites « jet-set »
Dans chacune de leurs rares interventions médiatiques, Roman et Oleg ne manquent jamais une occasion de saluer Vladimir Poutine et, aujourd’hui, Dimitri Medvedev, en crachant sur leurs années Eltsine. « Le gouvernement actuel est réellement compétent sur le plan économique, considère ainsi Roman Abramovitch dans un entretien à la revue Politique internationale en 2002. Il sait parfaitement ce qu’il a à faire, alors que l’équipe précédente était beaucoup plus faible et manquait de professionnalisme. » Dans le même article, il s’élève contre une désignation trop stigmatisante : « J’étais un simple businessman. Que recouvre cette notion d’oligarque ? Apparemment, elle désigne une certaine forme de collusion entre le business et le pouvoir politique. En ce qui me concerne, je n’ai jamais exercé la moindre influence sur les décideurs politiques quels qu’ils soient. Ce qui ne m’empêche pas d’estimer que les grandes entreprises du pays ont leur mot à dire sur le destin de la nation. Rappelez-vous le fameux slogan : “Ce qui est bon pour General Motors est bon pour les États-Unis”. De mon point de vue, l’État doit aider les grandes entreprises nationales à conquérir de nouveaux marchés, parce que c’est dans son intérêt. » E la nave va, enfin le yacht en particulier… Roman et Oleg ne sont pas oligarques, ils sont de la jet-set ; ils possèdent des bateaux, des jets, des chalets à Courchevel, des villas sur la Côte d’Azur, des propriétés à Londres et à Moscou, etc. Abramovitch, chemise au col toujours sagement fermé, se consacre à sa seule passion : le football à Chelsea et avec l’équipe nationale russe. Deripaska fait du mécénat avec le Bolchoï, comme avec l’Église orthodoxe. Et aujourd’hui, en bon patriote, il investit à Sotchi, la station balnéaire sur la mer Noire très prisée par Poutine, qui accueillera les jeux Olympiques d’hiver en 2014. Simplement poursuivis dans différents pays du monde par leurs anciens associés dans les prédations post-soviétiques, Roman et Oleg sont deux hommes d’affaires ordinaires. Rien de rien de plus.
Thomas Lemahieu
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