Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
Publicité

Politique - Article paru le 13 août 2008 dans l'Humanité

Les affaires sont les affaires (3/4)

Tout contre la guerre

Le 22 juin 2004, au beau milieu du Capitole, un petit groupe de sénateurs vient prendre la pose pour une banale photo. Parmi eux, Patrick Leahy, qui dirige la commission judiciaire du Sénat chargée d’enquêter sur les liens entre le vice-président Dick Cheney et Halliburton dont il a été le PDG de 1995 à 2000, une entreprise accusée de tricher sur les factures de ses services en Irak pour gonfler ses profits aux dépens du contribuable. Soudain, un cri fend l’assemblée, déchirant. « Fuck you » ? « Fuck off » ? « Fuck yourself » ? Selon les sources, les versions divergent, mais en français, le sens est limpide : « Allez-vous faire foutre ! » C’est Cheney lui-même qui hurle. Celui qui est, selon la Constitution, le président du Sénat n’aime pas, mais vraiment pas, qu’on lui marche sur les pieds…

Simple anecdote ou épisode d’une édifiante série hollywoodienne sur les moeurs politiques ordinaires de l’oligarchie régnante ? L’ascension de Richard Bruce Cheney à la Maison-Blanche est tout à fait emblématique. Lorsqu’il arrive en 1995 à Houston, au Texas, au siège d’Halliburton, il apporte sa riche expérience des milieux politiques républicains, un carnet d’adresses, des réseaux acquis à la Maison-Blanche avec Nixon, puis comme chef de cabinet du président Gerald Ford. Alors que son ami Donald Rumsfeld est à la Défense, lui est sénateur du Wyoming et, sous la présidence de George Bush père, il devient secrétaire d’État à la Défense au temps de la première guerre du Golfe. Il quitte Washington après le succès de Bill Clinton en 1992 pour aller diriger le numéro un mondial des infrastructures pétrolières dans le monde. Un parcours américain ordinaire entre le monde des affaires et le pouvoir politique. Les activités du géant de l’industrie pétrolière établi dans 70 pays vont des pipelines à la construction de raffineries ou d’usines de liquéfaction du gaz. Un domaine capital pour l’énergie. Un instrument d’intervention dans les affaires de la planète.

La guerre n’est pas perdue pour tout le monde

Avec l’arrivée en 2000 de Dick Cheney aux leviers de commande de la Maison-Blanche – derrière George W. Bush, il est le réel maître d’oeuvre –, les affaires d’Halliburton vont prospérer. La guerre en Irak tient toutes ses promesses : les gisements de pétrole nationalisés dévastés par les bombardements offrent une part de marché appétissante. Toute concurrence est écartée par les adeptes de la concurrence libre et non faussée : les contrats de la reconstruction seront confiés à Halliburton sans appel d’offres pour plus de 2 milliards de dollars, au départ. La stratégie d’Halliburton passe par Kellog, Brown and Root (KBR), sa plus importante filiale. KBR obtient en janvier 2004 le contrat pour la reconstruction des pipelines irakiens pour 1,2 milliard de dollars. Une enquête du Boston Globe publiée le 6 mars dernier permet de découvrir tout un système d’escroqueries destinées à amplifier le retour sur investissement par une exploitation poussée au maximum. KBR emploie plus de 20 000 travailleurs en Irak, dont la moitié sont américains. Les salaires sont bas, et lorsque les Américains rentrent chez eux, ils s’aperçoivent que KBR n’a payé aucune cotisation pour les retraites, pour l’indemnité de chômage, pour le Medicare, la couverture médicale pour les plus pauvres. Un profit supplémentaire de 15,3 %, selon les calculs des spécialistes financiers consultés par le Boston Globe. De quoi faire rêver les partisans des réformes qui veulent faire sauter les obstacles à la libéralisation intégrale du marché.

De l’Irak aux paradis fiscaux

Déjà, les particularités du contrat d’Halliburton comportaient une valeur ajoutée hors norme que six témoins sont venus dénoncer en juin 2004 à Henry Waxman, membre démocrate de la commission des réformes administratives. Selon le Los Angeles Times, qui a eu accès aux pièces du dossier, il s’agit d’un contrat « à prix coûtant majoré » d’un pourcentage du montant fixé. En pratique, plus Halliburton dépense en Irak, plus elle gagne aux États-Unis. De plus, pour échapper au fisc, KBR a repris la méthode employée par Enron : l’évasion fiscale aux Caraïbes. Ce qui n’avait pas empêché cette entreprise « modèle  » de services dans l’énergie de connaître en 2001 la plus grande faillite de l’histoire des États-Unis. Hasard ou coïncidence : c’est Cheney qui assurera la redistribution des restes d’Enron à l’abri des regards indiscrets, dans son bureau de la Maison-Blanche. KBR possède 58 filiales écrans dans le paradis des îles Caïman. De simples boîtes aux lettres qui permettent de ne pas payer d’impôts. La compagnie est aussi mêlée à des scandales sordides  : surfacturation de la nourriture fournie aux soldats en Irak ; absence de prise en charge des soins post-traumatiques pour les anciens combattants d’Irak par l’hôpital militaire Walter Reed à Washington, un service dont la privatisation avait été confiée à une autre filiale d’Halliburton ; distribution aux troupes d’eau polluée tirée de l’Euphrate ; retard dans les secours aux victimes de l’ouragan Katrina à La Nouvelle- Orléans ; pots-de-vin au Nigeria pour obtenir le marché d’une raffinerie… Mais Cheney n’aurait pas été choisi par George Bush sans l’idéologie dont il a assuré la promotion depuis les années 1990. Il est l’un des concepteurs des nouvelles théories qui ont ouvert les portes de la Maison- Blanche aux intégristes du clan néolibéral. Du laboratoire d’idées d’American Enterprise au manifeste du Projet pour un nouveau siècle américain (PNAC), on y trouve à ses côtés Donald Rumsfeld, le futur ministre de la Guerre, Paul Wolfowitz, éphémère président du FMI, Jeb Bush, le frère, gouverneur de Floride, Lewis Libby, son futur chef de cabinet condamné récemment pour parjure et falsification, Francis Fukuyama, l’auteur de la Fin de l’histoire, qui a depuis reconnu ses erreurs… Le PNAC affirmait la volonté de ses auteurs d’agir « pour maintenir une prééminence mondiale afin d’empêcher la formation d’une grande puissance rivale et de faire en sorte de dessiner un ordre de sécurité internationale conforme aux principes et aux intérêts américains  ». Une politique dont la guerre allait être le prolongement.

Les pépettes du boum-boum

Mis en cause pour favoritisme indécent envers Halliburton, Dick Cheney réplique qu’il a vendu toutes ses stock-options et en a distribué le bénéfice à trois organisations caritatives. Il n’y a pas de conflit d’intérêts entre l’État et les profits d’une entreprise. Sauf qu’en 2003, une commission d’enquête parlementaire établit qu’il continue à recevoir un salaire de 300 000 dollars par an (près de 200 000 euros). Même quand le Pentagone reconnaît que par deux fois des contrats lui ont été communiqués, Cheney continue de nier. Il a refusé aux commissions d’enquête parlementaire de fournir les documents qu’elles demandaient. Les affaires en sont restées là. Aucune procédure de destitution n’a été entamée car des démocrates ne sont pas à l’abri de révélation sur leur promiscuité avec les lobbyistes qui ont pignon sur la rue K à Washington. Les révélations et les confessions des bonnes consciences pleuvent en cette fin de parcours pour l’équipe Bush-Cheney. Halliburton annonce son intention de vendre KBR et d’installer son siège à Dubaï, tout en gardant un pied à Houston. Mesures de précaution en cas de changement de garde à la Maison-Blanche ? Interrogé, en mars dernier, sur un sondage indiquant que 70 % des Américains estimaient la guerre en Irak « inutile », Dick Cheney a simplement rétorqué : « Et alors ? » Quand, pour l’heure, aucun candidat à la présidentielle ne s’est aventuré dans ces eaux troubles où le monde des affaires rejoint le pouvoir politique, la question se pose, en effet. 70 % des Américains sont contre la guerre ? Et alors ? Comme le pense un Dick Cheney, ce n’est pas une raison pour que les États-Unis limitent les droits universels du business, quand même !

Jacques Coubard

Publicité
Tag(s) : #CULTURE
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :