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Société - Article paru le 13 août 2008 dans l'Humanité

Mary Poppins n’a pas de papiers

Nadia Kaoutary, Marocaine de quarante-deux ans, nounou studieuse. Sans papiers, elle a déposé un dossier pour obtenir sa régularisation.

Le coeur de Nadia est pris. Par un Français. Or Nadia Kaoutary n’a pas de papiers. Quand le jeu de l’amour et du hasard fait si bien les choses, pourquoi ne pas se marier pour avoir enfin une carte de séjour ? « Pas question, tranche l’amoureuse. Je veux me marier par amour, pas pour des papiers. » Nadia est comme ça, fière et indépendante. Haute comme trois pommes, cette brune de quarante-deux ans a une volonté capable de déplacer des montagnes.

Comme quatre-vingt-dix autres femmes sans papiers travaillant dans le secteur des services à la personne, Nadia a déposé un dossier de régularisation, soutenue par Femmes Égalité. « Cette lutte l’a transformée, raconte Ana Azaria, présidente de l’association. Elle est sortie du monde de la peur. »

Arrivée du Maroc comme simple touriste il y a quatre ans, Nadia n’est plus jamais repartie. Depuis, cette quadra cumule les petits boulots dans l’aide à domicile. À temps partiel, comme la majorité des salariés du secteur. Actuellement, elle a deux employeurs pour qui elle fait du ménage, de la garde d’enfants et du soutien scolaire vingt-cinq heures par semaine. Une sorte de Mary Poppins des temps modernes pour des familles débordées qui la considèrent comme une perle et ont signé sans hésiter les promesses d’embauche nécessaires à sa régularisation. Tous les jours, de 16 h 30 à 20 h 30, elle veille sur trois enfants : un grand de treize ans et des jumeaux de huit ans. « Je suis payée correctement, je ne souffre pas d’exploitation. Je ne vole pas le travail des Français, se justifie-t-elle. Personne ne veut faire ça. »

Avant de venir en France, elle a tout étudié : la géographie, l’histoire et les belles-lettres surtout. Titulaire d’une licence de littérature française à l’université de Casablanca, elle connaît Zola, Lamartine, Hugo sur le bout des doigts. Après ses études, elle devient secrétaire comptable dans une société d’expertise, pendant douze ans, avant d’être remplacée par des stagiaires non payés. Au Maroc, Nadia a laissé sa famille à qui elle ne parle plus. « Mon frère ne veut plus m’accepter, murmure-t-elle. Une femme qui a traversé les frontières n’est plus rien. Ici, je peux m’exprimer. Là-bas, c’est le père, le mari ou le frère qui gouverne. Seul, le statut social compte, sans mari ni enfant, je suis condamnée à être gouvernée. »

Sur sa vie de femme sans papiers, Nadia reste discrète. Arrivée seule en France, elle raconte à demi-mots qu’elle a pris contact avec Femmes Égalité, alors qu’elle était battue par un homme : « Beaucoup de femmes sans papiers sont maltraitées. Personne ne connaît nos douleurs. » La clandestinité condamne au silence. Comme ce jour où on lui a volé son sac. À l’intérieur, il y avait une enveloppe avec le salaire d’un mois. Un sans-papiers ne peut prétendre ni à l’ouverture d’un compte en banque ni au dépôt d’une plainte… Le rêve de Nadia ? Poursuivre ses études de littérature française. Et aller un jour à l’Opéra. Nadia avoue avoir pleuré devant la beauté du Palais Garnier, mais n’a pu se résoudre à y entrer : « Je sens qu’une femme sans papiers n’en a pas le droit. » Et rien ne la fera changer d’avis.

Marie Barbier

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Tag(s) : #Société
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