enquête
À la recherche d’un toit de rechange
La pluie a repris de plus belle, et les pelleteuses poursuivent leur danse mécanique. Un ballet obsédant à la mélopée lancinante, feutrée par l’air mouillé. Le ronchonnement des moteurs que l’on pousse ; le fracas des godets en acier qui plongent dans les ruines et défoncent des murs à l’aplomb révolu ; le crissement des chenilles, le grincement des bras articulés et l’averse rocailleuse des briques que l’on déverse sur la chaussée. La rue Fernand-Rousselle, à Haumont, présente le spectacle d’un chantier de démolition. Ici, pas question de réparer. Quand elles ne se sont pas effondrées entièrement, les maisons sont tombées à moitié, montrant leur intérieur en coupe longitudinale, comme un schéma d’anatomie expose les viscères d’une silhouette animale. Plus loin, rue Aimé-Collet, les bâtisses décapitées ont baissé leurs volets gondolés sur des fenêtres borgnes. Des bâches et des planches masquent les plaies avec l’efficacité d’un sparadrap sur une fracture ouverte. Vendredi, cinq jours après le passage de la tornade qui a frappé l’Avesnois, la zone la plus touchée d’Haumont ressemble à un plateau vidé de ses acteurs. Mardi encore, ils étaient des centaines, sinistrés, familles, amis ou autres bénévoles à s’activer pour panser les dégâts. On bâchait les toitures, on débitait les arbres, on pelletait les gravats. Aujourd’hui les rues sont nettoyées et vides. Ceux dont les maisons tiennent le coup s’y abritent, s’attelant à les raccommoder. Les autres ont déserté les demeures insalubres, hébergés par la famille ou les amis. Certains passent encore, en quête de bibelots à tirer des gravats ou pour emmener les tout derniers cartons. Quelques-uns, dit-on, ont fui le drame, avec l’intention de ne plus jamais revenir. « On ne peut pas rester, tout manque de s’écrouler », explique Fabienne, qui rejoint sa voiture après avoir bouclé une dernière fois la porte de chez elle. Ce n’est qu’un au revoir, jure-t-elle. « Je vis ici depuis plus de vingt ans. S’il faut détruire, on détruira. Mais on reconstruira. » Quand ? Elle n’en sait rien. Et d’ici là ? Elle se le demande aussi, et ses interrogations font écho à celles de ses voisins. La première urgence passée, Haumont se frotte à la difficulté majeure de se reloger. Les pertes sont lourdes. La ville affiche 800 habitations touchées. Deux cents devront être détruites et beaucoup nécessitent des travaux au long cours. Au total, plus de 250 foyers se retrouvent sans toit. Les propriétaires ne sont pas les seuls touchés. Sur les 1 400 logements qu’elle administre, Promocil, la société d’économie mixte qui gère le locatif social, en déclare 500 de sinistrés, dont 70 ne pourront pas être sauvés. Ainsi va la cité Exotique, six gros blocs carrés posés sur une pelouse, en haut de la rue Aimé-Collet. Elle a beau se payer une mine de miraculée, les rafales l’ont éclopée. De l’extérieur, les dégâts paraissent modérés. Certes, les vitres sont brisées, les volets font des vrilles et les antennes paraboliques ont plié comme des crêpes, mais les façades sont intactes, de même qu’une bonne part des appartements. Reste la mauvaise part. Angélique et Fernand vivent au dernier étage de l’immeuble Cocotier. Sur le palier de leur appartement, une porte arrachée de ses gonds attend d’être emmenée. Dedans, c’est le chaos. La bourrasque qui s’est engouffrée par les fenêtres a pulvérisé les parois de Placoplâtre qui délimitaient les espaces. Dans l’entrée, leurs miettes se mélangent aux meubles concassés. Les jouets, l’électroménager et les habits rangés dans ce qui fut une desserte s’emmêlent en un nid d’escarbilles, si haut qu’il bloque le passage. Sur une table, on a rassemblé les photos de famille, écorchées dans leurs cadres brisés. Dès le lundi, les agents de Promocil sont passés constater les dégâts. « Rien à redire, j’ai été la première servie en photos », raconte Angélique. Elle sourit, parce que c’est mieux que de pleurer ; explique qu’elle est costaude et que son homme aussi. La suite pourtant l’inquiète. Leurs minots de cinq et sept ans n’ont pas voulu rester chez leur grand-mère, loin de leurs parents. Tous partagent la seule chambre épargnée par le vent. « Ils sont choqués, reprend-elle. Quand il est revenu, le petit a vomi. Et la petite a des toc (1), je la vois faire… » explique encore la mère, frappant sa paume droite avec son index gauche pour mimer le geste compulsif de sa fille. La famille n’attend pas après les réparations. Elle veut débarrasser le plancher. « Pour recommencer autre chose. Avoir une maison. Si possible oublier… » Mais les réponses transmises en début de semaine ne l’ont pas rassurée. « On m’a dit qu’il y avait pire que nous. Bien. » Angélique prend acte de cette réalité qui ne change rien à son cas. Les choses progressent. Jeudi et vendredi les réunions se sont enchaînées en mairie et à la préfecture, afin d’évaluer les moyens disponibles. Promocil a quelques ressources propres. Trente-cinq logements peuvent être livrés immédiatement, trente-cinq autres en septembre. Par ailleurs, cinquante habitations promises à la démolition dans le cadre de l’ANRU (Agence nationale pour la rénovation urbaine) pourront servir encore quelques mois. Des communes limitrophes ont offert des locaux vacants et de l’hébergement d’urgence (lire ci-après). Vingt familles ont déjà pu être relogées temporairement. Au total, la préfecture du Nord annonce que 210 foyers auront retrouvé un toit d’ici septembre dans le département. Un grand pas de franchi, qui ne règle pas tout. Haumont doit encore résoudre quelques quadratures de cercle. Parmi les logements avancés, soixante appartiennent au parc privé. Alors que le chômage et la précarité sont le lot de nombreux sinistrés, le montant des futurs loyers inquiète. David a trente-sept ans et un cellulaire rescapé des décombres. Non assurés, ses autres biens sont cuits. Le mur de droite de la maison qu’il louait s’est effondré jusqu’à la cave. Confiant pour ce qui est de retrouver un toit : « On m’a dit de passer en mairie, je crois qu’ils ont quelque chose pour moi. » Le loyer, en revanche, l’angoisse. Chauffeur routier, il aligne 1 400 euros par mois. Aides déduites, sa quittance s’élevait à 260 euros. « J’ai une pension alimentaire et des charges à régler. Si on me claque un loyer de 500 euros, je suis foutu… » Autre quadrature, autre cercle : l’éloignement, quand nombre des habitations proposées sont sises dans des villes voisines. La plupart des voitures sont parties avec l’alizé destructeur, dont beaucoup n’étaient assurées qu’au tiers. Si certains envisagent de déménager sans problème, d’autres s’alarment à cette perspective, soit à cause de leur travail, soit à cause de leur vie, tout bêtement. Joël, le regard bleu et la bouche bavarde, est invalide depuis qu’une maladie lui a valu d’être opéré quinze fois. Son subside se résume à une pension mensuelle de 700 euros, dont 200 consacrés au loyer. Plus encore qu’une hausse du tarif, il redoute l’éloignement. « Je suis infirme, je n’ai pas de voiture. Je ne peux pas me déplacer », expliquaitil mercredi. Vendredi, on lui proposait un logement sur Aulnoye-Aymerie. Dix minutes en voiture, combien en marchant lentement ? Joël a refusé, un éclair de panique dans le regard. « Je ne peux pas. Je vis depuis 51 ans à Haumont. J’ai tout ici, je ne veux pas me retrouver isolé, loin de ma vie. » La ville a déjà annoncé qu’elle mettrait des voitures offertes en don à disposition de ceux qui en ont besoin, personnes âgées ou travailleurs. Reste que l’attachement au quartier s’entend chez beaucoup d’habitants, qui rechignent à partir, même provisoirement. Marouane et sa famille campent face à leur maison, bouffée de l’intérieur. Leur igloo synthétique est devenu le rendez-vous des copains. Assis face au triste spectacle, ils rigolent – « Qu’est-ce que vous voulez faire d’autre ? Y a pas de morts, c’est le principal » – et boivent le café, à l’abri des humeurs du ciel. « On ne veut pas quitter notre maison des yeux », poursuit Marouane. Par peur des voleurs. Et par détermination. « On reste jusqu’à ce que l’on soit sûrs qu’elle sera reconstruite à l’identique, explique l’aîné de la fratrie. C’est comme un squat ou un sitting. On ne veut pas donner l’impression d’avoir lâché l’affaire. »
Marie-Noëlle Bertrand
(1) Troubles obsessionnels compulsifs
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