68 Votre mémoire au pouvoir
Des bolides de vie
Jean-François Le Borgne
PCF. Enseignant CGT.
Mouvement de la paix.
J’avais dix-sept ans en 1964, et après des années collège un peu chaotiques, confronté aux différents « surgés » de ce temps (longtemps les surveillants généraux furent - et continuèrent à être - recrutés parmi les militaires de carrière retraités), je découvris le lycée. C’était l’École des métiers du bâtiment de Felletin, dans la Creuse.
L’année scolaire précédente, dans cette école, avait été celle d’une première « victoire » d’élèves : le droit difficilement acquis - en aurait-il pu être autrement ? - d’une représentation des élèves dans les classes et auprès de l’administration.
Les conditions pédagogiques étaient sans doute parmi les meilleures, mais les sorties étaient inexistantes pour ceux qui n’avaient pas de correspondant local (un trimestre entier sans rentrer chez soi… la Toussaint et février dans le froid sec de la Creuse), des dortoirs d’une centaine de lits, une douche par semaine, pas d’eau chaude au lavabo… mais une piscine couverte, un rêve éveillé !
Le défenseur le plus actif des « sans-voix », c’était Mauduit, dit Mickey, un tailleur de pierre… un « grand » de BEI (brevet d’enseignement industriel). Autre figure, Jean-Paul Vergnenaigre, initiateur du club photo et à l’occasion « négociateur » des conséquences de ses écarts ou des nôtres avec M. Boutry, l’un des surveillants généraux. Ils semblaient n’avoir pas appris l’obéissance, ou peut-être faut-il dire la servilité.
Plus tard ce fut le BTS à Annecy et trois professeurs, d’architecture et de « méca » (Cachan), un éventail de personnalités, intensément dans l’action et la réflexion sur le système scolaire. Raclin, Demars, Kerisit, en voilà qui n’étaient pas sur la « défensive » : très différents, mais des idées, des projets, des actes !
Et ce dernier, « communiste »… un bolide… quelle intensité de vie !
Les mois de mai-juin se passèrent en allers-retours (en stop la plupart du temps) entre Annecy et Paris, où ma fille naissait le 31 mai. Au retour vers Annecy, je ramenais tracts et affiches de la Sorbonne, parfois en passant par la Suisse, selon le trajet de mes bienveillants chauffeurs.
À la Sorbonne, autre rencontre qui aurait pu avoir lieu ailleurs : Alain P., ce cousin plus âgé étudiant en TP chez Eyrolles, encore un communiste, et combien dans l’action, puisque, avec Pierrette R., ils étaient devenus « intendants » de la Sorbonne occupée, chaque matin aux Halles avec une Citroën DS. Et pendant qu’il travaillait à l’économat de la Sorbonne, il m’avait confié quelques heures de ses cours particuliers de maths (Eyrolles est une boîte privée et il devait financer ses études !), que j’allais donner à Nanterre (ville ouvrière dans l’imaginaire d’un jeune provincial et l’iconographie politique portée) en Solex. En plus, quelques conseils d’Alain m’évitaient le ridicule ou la forfaiture dans ces tentatives présomptueuses mais indispensables d’enseignement des mathématiques.
Aventure pour Alain et sa compagne Pierrette, rencontrée dans les manifs, qui quittaient parfois la Sorbonne, pour vivre quelques heures de couple dans le couloir du deux-pièces de la rue de Verneuil ( !), ou après la naissance de ma fille Frédérique… dans la cave !
Dans la nuit du 10 au 11 mai, après le « nettoyage » de la rue Gay-Lussac sous les ordres de Foucher, Pierrette et Alain se voyaient amener en solidarité du lait, des réchauds à gaz, des frigos et de la confiture. Ils furent les deux derniers étudiants « raccompagnés » à la sortie de la Sorbonne par les policiers.
Pierrette :
Fille d’ouvriers, elle avait demandé des bourses universitaires pour ne pas peser sur le salaire de ses parents, mais elle n’a pas pu les cumuler avec le revenu de son travail au Wimpy Jacques Borel.
Quant à son prof de latin à la Sorbonne, pas la moindre compréhension lorsqu’un devoir ne put être rendu en temps pour cause de travail - alimentaire. Au lendemain d’une manifestation sur le Boul’Mich, elle collecta de nombreux vestiges (enveloppes de grenades et autres objets qu’elle regrette encore de n’avoir pas pu faire identifier).
Dix ans plus tard, après Charléty, après avoir « observé » la classe ouvrière sur des chantiers du bâtiment - que de tergiversations !… -, j’adhérais au Parti communiste français… pour changer vraiment, parce que j’avais rencontré des insoumis… et des « cocos » dans la « praxis ». Quant à Pierre Kerisit, ses colères et ses enthousiasmes sont toujours aussi vifs qu’il y a quarante ans.. Merci.
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