Le capital a le moral (1/5)
Le pire n’est jamais sûr, mais certain
14 000 milliards brûlés dans la crise financière des « subprimes », le pétrole qui flirte avec les 150 dollars, panique dans le système bancaire, spéculations sur les matières premières, émeutes de la faim au Sud et glaciation salariale dans les pays de l’OCDE, etc. Comment certains des zélateurs de la mondialisation financière, réunis le week-end dernier à Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône) autour du libéral Cercle des économistes, voient-ils ce qu’ils façonnent ? Instructif ou affligeant, c’est à lire dans l’Huma jusqu’à vendredi.
Dans l’élégant patio de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, samedi en début d’après-midi, un agent de la sécurité se la raconte un peu. Dans quelques minutes, Carlos Ghosn, PDG de Renault et de Nissan, doit discourir devant un parterre de « partenaires » (représentants des sponsors, figures du patronat et têtes vues à la télé) du Cercle des économistes ; le public ordinaire et les journalistes qui ne sont pas là pour un ménage sont cantonnés dans des salles où la conférence sera retransmise en vidéo. « C’est ultra-sécurisé, assure-t-il. On a tout prévu : un type qui se jette par la fenêtre à cause des suicides au Technocentre ou bien l’entarteur… »
Chroniqueur à TF1 et à France Inter, Jean-Marc Sylvestre sort, lui aussi, l’artillerie lourde à la tribune : « Je me souviens que, déambulant dans les rues de Tokyo avec Carlos Ghosn au moment de son arrivée à la tête de Nissan, j’avais été surpris de voir les passants se presser autour de lui pour obtenir des autographes. Comme s’il s’agissait de Johnny ou d’Alain Delon ! Je me suis toujours demandé si ça serait possible chez nous. »
Auteur d’essais aux titres aussi prometteurs que le Capitalisme est en train de s’autodétruire ou le Pire est à venir, Patrick Artus, « un des meilleurs pédagogues de la mondialisation » (Sylvestre dixit), tombe le masque - le « terroriste » était déjà là, au coeur du système - et rentre dans le lard du débat. « Nous avons mangé notre pain blanc, jure le prophète de malheur. Jusqu’à l’année dernière, nous avions réussi à cacher ce qui nous attendait avec la mondialisation financière, grâce à des artifices comme les subprimes. Aujourd’hui, nous voyons la réalité de ce que nous sommes capables de faire en termes de croissance dans nos pays : nous sommes sur des prévisions entre 1 % et 1,5 %, et ça va durer, à mon avis. Dans cet environnement, le salarié est la victime de tout. Il est mangé par son patron qui veut des baisses de salaire et qui risque de le licencier pour délocaliser ; et à sa banque, on lui refuse les prêts. Pour le moment, les entreprises s’en sortent plutôt bien parce que c’est sur leurs salariés qu’elles répercutent l’explosion du prix des matières premières. Avec les pays émergents qui, eux, vont continuer de croître vite, la grande misère du salarié français va se trouver renforcée car, malgré tout, la convergence entre les pays low cost et les nôtres sera très très lente. Et contrairement à ce qu’on entend çà et là, si une entreprise est confrontée à des matières premières chères, plutôt que de revenir dans nos pays, elle pourrait être renforcée dans sa décision de chercher les productions à bas coût. »
Carlos Ghosn sourit, les lèvres pincées. Ironie de l’histoire, c’est lui, la star de la mondialisation, qui, en convoquant le thème de l’« innovation », sortira la tarte à la crème. « Je suis prêt à illustrer la plupart de ces phénomènes, mais il y a des omissions, proteste-t-il. Avec la révolution technologique de la voiture sans pétrole, la fabrication de batteries devient le coeur de l’industrie automobile. Or, parce qu’elles demandent peu de main-d’oeuvre, beaucoup d’investissements et qu’elles ne se transportent pas, on peut très bien fabriquer les batteries sur les Champs-Élysées. » Un peu plus tard, il lâche tout de même : « Il faut être lucide sans être démotivant. Chez Renault comme chez Nissan, les cadres n’ont pas envie de quitter la France ou le Japon ; ils se battent pour justifier des projets dans leurs pays. On ne déplace pas des sites de production qui existent pour les mettre ailleurs, mais aujourd’hui la croissance se concentre exclusivement sur les pays émergents. Il est naturel que nous allions en Roumanie, au Maroc, en Chine et en Inde… Le rôle d’un dirigeant, c’est de s’assurer qu’on n’est pas trop subjectifs. »
Thomas Lemahieu
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