Les « Champs-papiers », entre espoir et découragement
Les journalistes sont partis depuis longtemps. Les passants ne s’arrêtent plus. Même les touristes ne s’étonnent plus des drapeaux rouges de la CGT qui couvrent les façades des restaurants Quick et Bistro Romain en haut des Champs-Élysées. Pourtant, à l’intérieur, la lutte continue. Vaille que vaille. Après six semaines de grève, l’ennui et la fatigue minent le moral. Chez Quick, le rythme des huit nettoyeurs qui occupent le fast-food est le même depuis
43 jours : couchés après la fermeture du restaurant à deux heures et levés pour l’ouverture à 7 heures.
Avides de témoigner
Pour tenir le coup, ils rentrent chez eux à tour de rôle, se reposer et se laver. Les douches qu’ils utilisaient du temps où ils nettoyaient le restaurant leur sont aujourd’hui interdites. Épuisés, ils restent assis sur les banquettes en plastique rouge, dans l’indifférence des salariés du restaurant et de leurs remplaçants, la société de nettoyage Egen France, sous-traitant de Quick, les ayant vite remplacés. Pour ajouter à leur désarroi, depuis quel- ques jours, la caisse de solidarité ne récolte plus autant d’argent. Quelque 20 euros contre une centaine dans les premières semaines.
Pourtant, fatigue et ennui ne semblent pas entamer leur détermination à aller jusqu’au bout. Avec un objectif : la régularisation de tous. Pour s’en convaincre, il suffit de les entendre parler de leurs conditions de travail. Kalilou Fissounou, Malien de 26 ans, en France depuis six ans, raconte : « Il m’arrivait de travailler de 23 heures jusqu’à neuf heures du matin pour 60 à 70 euros. » Et de traduire les propos de son voisin, ne parlant pas français, mais avide de témoigner : il a travaillé sept jours sur sept pendant des mois et n’a pas pris de congés payés depuis cinq ans. Les demandes de régularisation ont été déposées il y a un mois. Depuis, les grévistes attendent inlassablement. Jusqu’à présent, un seul récépissé obtenu. Les nouvelles ne sont pas meil- leures pour l’établissement mitoyen. Les 62 grévistes du Bistro Romain n’ont obtenu que deux récépissés de trois mois…
Autre lieu, autre ambiance. Chez Marius et Janette, en bas de l’avenue Georges-V, les dix-sept grévistes ont un moral d’acier. Plongeurs, cuisiniers, maîtres d’hôtel, ils se sont mis en grève le 24 mai, alors que leur patron menaçait de les licencier pour faute grave, venant de « découvrir » qu’ils n’avaient pas de papiers…
Dans l’arrière-salle qui les accueille, certains regardent la télévision, d’autres jouent aux cartes. Le journal de leur lutte, édité deux fois par semaine, recouvre les murs. Olivier Piot, membre du collectif pour la dignité des travailleurs sans papiers, les soutient depuis le début : « Dès le premier jour, ils se sont organisés en comité de grève. Chaque gréviste appartient à une commission (nettoyage, journal, courses…), ce qui évite le piège de rester sans rien faire. Ils ont tous une responsabilité, ça entretient le moral. »
« Des papiers, ça n’a pas de prix »
Jusqu’à présent, six régularisations ont été obtenues. « La stratégie du gouvernement est de régulariser au compte-gouttes pour que le mouvement s’use, dénonce Olivier Piot. Ils réagissent comme s’il s’agissait d’un mouvement classique. Mais ils n’ont pas compris que le temps ne compte pas pour eux. Des papiers, ça n’a pas de prix, nous sommes dans des conditions de quasi-survie. »
Marie Barbier
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