International - Article paru le 13 juin 2008 dans l'Humanité
bush, go home !
La faim jusque dans les rues de New York
New York, correspondance particulière.
« Je ne suis plus aussi embarrassée qu’avant. Avant, je me disais que les banques alimentaires aux États-Unis, c’est pour les chômeurs ou ceux qui ne veulent pas travailler, mais ce n’est plus le cas. Maintenant, aux États-Unis, les banques alimentaires, cpour les gens qui travaillent ! » s’exclame B., qui souhaite être appelée par l’initiale de son prénom et « n’a pas le coeur à parler ». B. parlera pourtant, car elle ne peut pas s’en empêcher.
Comme la plupart des banques alimentaires, la Hanson Campaign Against Hunger (Campagne Hanson contre la faim) se trouve dans les profondeurs sombres d’une église. Un lieu froid et austère où l’on descend pour y chercher sa subsistance, un monde à part où l’on ravale sa fierté. Comme tous les jours de la semaine depuis quatre ans, de 10 heures à 12 heures, les élèves du professeur Ruben Gomez remplissent des sacs de nourriture et les tendent mécaniquement à leurs « clients » avec un éternel sourire, parfois même des éclats de rire. La gaieté des bénévoles - des handicapés mentaux qui fréquentent la Brooklyn School for Career Development (École de Brooklyn pour le développement de carrière) - contraste avec les mines abattues des « clients ».
Depuis un an, chaque mois B. « descend » chercher un sac de provisions à la banque alimentaire de Brooklyn. Aujourd’hui, vendredi 6 juin, les étagères sont pleines. On lui remet un sac qui contient un paquet de céréales, un sachet de pâtes, deux petits cartons de jus de fruits, six petits cartons de lait, une boîte de carottes, une boîte de haricots verts, une boîte de sauce tomate et une grande boîte de saumon. « Ça m’aide un peu, mais maintenant ils nous rationnent ; on ne peut venir qu’une fois par mois, et il faut venir tôt, très tôt, sinon il ne reste plus rien. Alors je vais aussi dans une autre banque du quartier », dit B.
Coquette, B. porte des bijoux originaux et soigne son style. Elle s’apprête à partir, mais elle se retourne vers moi et demande, le visage levé vers le ciel, les mains ouvertes, dans une attitude de supplication : « Comment expliquer que les classes moyennes, des gens comme vous et moi, qui ont fait des études universitaires, viennent s’approvisionner dans les banques alimentaires en… Amérique ? » B. a des larmes dans la voix. Recourbée, elle s’éloigne lentement en s’appuyant sur sa canne.
Les banques alimentaires et les soupes populaires ont le vent en poupe depuis que l’insécurité alimentaire a commencé à frapper de plein fouet les classes moyennes. Car si les famines menacent l’Asie, l’Afrique et l’Amérique centrale, la faim aux États-Unis est plus que jamais une réalité : en moyenne, le nombre de personnes démunies qui s’approvisionnent dans les banques alimentaires a augmenté de 30 % depuis 2004.
Second Harvest, la plus importante organisation caritative du pays, qui dispose de plus de 200 centres de distribution d’aide alimentaire répartis sur toute la surface du territoire, estime que plus de 25 millions de personnes reçoivent actuellement son aide. D’après une enquête de l’association, les familles doivent choisir entre les dépenses alimentaires et le paiement d’autres factures, notamment pour se chauffer. « Ce qui signifie que leurs revenus sont insuffisants pour subvenir à leurs besoins », commente un responsable de l’organisation. Il ajoute : « En principe, si vous avez un travail vous devez être en mesure de nourrir votre famille. Ces situations montrent qu’il y a quelque chose de structurel qui ne tourne pas rond dans l’économie. » « Avec l’augmentation des prix de l’essence et de la nourriture, les membres des classes moyennes ont un trou dans leur budget mensuel. Que font-ils ? Ils viennent chez nous : nous sommes leur dernier recours », explique quant à elle Tamar Auber, coordinatrice de la banque alimentaire Hanson.
Mince et élégant, Charles Eccles, soixante-sept ans, lâche rapidement avant de signer et de prendre ses vivres : « J’ai travaillé trente-quatre ans comme tailleur. Ma retraite s’élève à 1 200 dollars mensuels (environ 800 euros). Avant j’arrivais à tout payer, loyer, factures, nourriture, mais depuis la hausse des prix, je ne peux plus. Alors je viens ici une fois par mois. Vous êtes sûre que votre journal n’est pas publié aux Etats-Unis ? » Timy, quarante-deux ans, ne veut pas dévoiler son nom de famille. Il raconte son histoire d’un air résigné : « J’étais installateur de chauffage et de climatisation, mais avec la récession, les gens n’ont plus de sous pour payer la climatisation. J’ai dû faire un choix : soit je mettais de l’essence dans ma voiture, soit je payais mon loyer. J’ai choisi ma voiture. J’ai installé ma tente dans un endroit caché d’un parc de New York et je fais la tournée des banques alimentaires. J’aime mon pays, mais on a besoin d’une révolution ici pour faire bouger les choses. »
« Les gens ne vous le diront pas, mais ils viennent ici plus d’une fois par mois. Certains viennent toutes les semaines. Nous en renvoyons beaucoup sans nourriture. Il y a quatre ans, il y avait tellement de denrées alimentaires qu’on n’avait pas assez de place pour les ranger. Maintenant, nous sommes obligés de rationner, explique le professeur Gomez. Malheureusement, les choses s’aggravent à une vitesse alarmante. Au début du mois de mai, nous n’avions plus rien sur nos étagères. Le mécénat est en perte de vitesse. Les donateurs s’appauvrissent eux aussi. Les dons ont diminué de 60 %. » Sans parler de la baisse vertigineuse de surplus agricoles fournis par le gouvernement.
« Plus de 80 % des banques alimentaires que nous avons passées en revue ont indiqué qu’elles ne pouvaient pas répondre aux besoins des personnes affamées sans réduire le volume de la nourriture distribuée », explique Vicki Escarra, présidente de Second Harvest-Chicago. La moitié des banques alimentaires ont dû réduire la quantité ou modifier la variété des denrées distribuées. « Cela fait vingt ans que je travaille dans ce domaine. J’ai vu des hauts et des bas, mais jamais rien de pareil. Nous sommes frappés de toutes parts », s’exclame Lucy Cabrera, présidente de Food Bank for New York City (banque alimentaire pour la ville de New York).
Pourtant, les médias et la culture populaire continuent d’ignorer la gravité de la situation, comme le prouve la diffusion de ce nouveau reality-show : dans chaque épisode, cinq participants s’efforcent d’ingurgiter la plus grande quantité de nourriture possible. Ils sont ensuite soumis à une série de défis conçus pour les « secouer » (tours de manèges, de rodéo sur un cheval mécanique, etc.). Le gagnant est celui qui garde le plus longtemps possible la nourriture dans son estomac. On lui décerne le Prix de… l’estomac de fer.
Natasha Saulnier
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