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 International - Article paru le 12 juin 2008 dans l'Humanité

Ces Irlandais qui refusent de passer sous la toise du traité de Lisbonne

République d’Irlande . Le référendum sur le traité européen a lieu aujourd’hui. Entre partisans du « non » et ceux du « oui », les résultats du scrutin s’annoncent plus serrés que prévu.

Dublin, envoyé spécial.

Le gouvernement de la République d’Irlande et son premier ministre Brian Cowen se seraient bien passés du référendum sur le traité de Lisbonne qui doit avoir lieu ce jeudi, consultation dont ont été privés tous les autres pays de l’Union européenne. Mais contre leur gré, la ratification décidément n’allant pas de soi, ils y sont tenus par une disposition constitutionnelle datant de 1987 décidée au moment de la ratification de l’Acte unique européen. Les Irlandais votent donc et comme en 2001 lors de la ratification du traité de Nice, des cris d’orfraies montent d’Irlande et d’Europe, car une victoire du camp du « non » n’est plus désormais à exclure.

SONDAGES FAVORABLES AU « OUI »

Objectivement il n’y aurait pas photo. Les sondages réalisés tout au long de la campagne ont été favorables au camp du « oui », excepté la semaine dernière où pour la première fois les opposants au traité étaient en tête des intentions de vote (35 % contre 30 % pour le « oui »), mais le nombre élevé des indécis (35 %) ajoute une inconnue supplémentaire au scrutin. Un taux de participation élevé est jugé plus favorable au « oui », mais les ultimes enquêtes ont montré une inversion de tendance, le « non » capitalisant des suffrages dans la frange des indécis.

Sur le papier ensuite les forces en présence paraissent inégales. Dans le camp du « oui » on trouve un large spectre : le parti de centre-droit au pouvoir, Fianna Fail ; le principal parti d’opposition, Fine Gael ; le Parti travailliste, le Congrès des syndicats irlandais, la principale organisation des fermiers qui a troqué son ralliement contre un hypothétique veto irlandais aux discussions de l’OMC, les organisations patronales, les chambres de commerce, les évêques, la quasi-totalité des médias et la coalition gouvernementale s’étendant aux Verts. Les discours des partis sont plus que sommaires. Les affiches de Fianna Fail proclament simplement : « C’est bon pour l’Irlande. C’est bon pour l’Europe. Votez oui ». L’IBEC, principale organisation patronale, demande à voter « oui pour les emplois, l’économie et l’avenir de l’Irlande ». Les évêques se sont mobilisés plus récemment pour rappeler à l’ordre les prêtres récalcitrants et tenter de promouvoir « l’héritage chrétien de l’Europe ».

Avec des élans alarmistes, les « ouiistes » ont tenté de faire croire que le désastre était à venir. Brian Cowen a accusé les partisans du « non » de semer « la confusion et la peur » et estimé que le traité de Lisbonne était « un compromis honorable ». Sans doute instruit par l’expérience française, le gouvernement a cru bon de ne pas diffuser le texte complet du traité de Lisbonne. Avec suffisance il a prétendu que le texte était trop compliqué, que les Irlandais ne le comprendraient pas et que cela coûterait trop cher, il s’est contenté d’en distribuer un résumé de 30 pages. Et cela n’a fait qu’alimenter la suspicion.

Ce travail d’explication du traité a été pris en charge par le mouvement pour le « non » (CAEUC) regroupant aujourd’hui quatorze organisations aux moyens financiers infiniment moindres (10 000 euros de budget prévisionnel !). Ce collectif s’appuie sur les partis de gauche, l’extrême gauche et des associations nationales ou locales, avec en rôle de pivot le parti nationaliste et républicain Sinn Féin, qui entend fructifier son implantation en République d’Irlande. Ce comité a fait campagne sur la remise en cause de la neutralité historique de l’Irlande qu’engendrerait la politique de défense et de sécurité commune, le manque de démocratie à l’échelle des instances européennes et l’atteinte à la souveraineté irlandaise, mais également sur les attaques contre les droits sociaux et les services publics, la part belle étant faite aux privatisations, particulièrement dans la santé - secteur sensible en Irlande.

CHÔMAGE ET INFLATION À LA HAUSSE

L’arc du « non » est celui des classes moyennes et des laissés-pour-compte du « Tigre celtique », touché de plein fouet par la chute de la croissance, la crise immobilière, les restrictions de crédit, tandis que le chômage (plus 200 000 demandeurs d’emploi en un an) et l’inflation sont à la hausse. Il comprend également une partie de la droite catholique opposée à toute libéralisation de l’avortement, les xénophobes qui affirment que le traité va retirer à l’Irlande le contrôle des frontières, les entrepreneurs hostiles à toute harmonisation de la fiscalité européenne et à la perte d’influence de l’Irlande à Bruxelles, comme le groupe Libertas, animé par le milliardaire Richard Ganley, qui dans un pied de nez au gouvernement, a publié et distribué gratuitement le traité de Lisbonne dans sa version intégrale.

Les arguments du « non », sans conteste, ont su mobiliser et gagner des partisans. Ils ont fait boule-de-neige, provoquant des accès de fièvre aux dirigeants européens dépêchés ces dernières semaines à Dublin pour porter la bonne parole du traité de Lisbonne. À l’exemple du président de la Commission de Bruxelles en avril dernier, le premier ministre a répété qu’en cas de victoire du « non », « il n’y a pas de plan B » : il n’y aura pas la renégociation que tous réclament, Sinn Féin en particulier. « Oui » ou « non », rien ne va plus, les jeux sont faits…

Bernard Duraud

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Tag(s) : #Europe
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