La crise alimentaire s’abat sur les pauvres
La gêne se lit dans leur regard. Elle se devine à leurs gestes un peu fébriles, à leurs sourires hâtifs, à ces remerciements coupables qu’ils jettent du bout des lèvres comme on lâche une excuse. À la permanence du Secours populaire, rue Montcalm, à Paris, certains se sentent mal à l’aise. Pas à leur place. « C’est la première fois que je viens », assure timidement Leila, mère de famille coiffée d’un foulard. Ne pas s’attarder. Faire le tour du local au pas de charge, le ticket dans une main et le chariot dans l’autre. D’abord les packs de lait, puis les barres de céréales et les boîtes de conserve, avec la porte de sortie en bout de course.
5 euros par jour, soit 140 euros par mois
Les habitués, eux, s’attardent, prennent le temps de discuter avec les bénévoles. « Il n’y a pas grand-chose aujourd’hui… » « Eh non, on attend les livraisons de l’Union européenne. » Ici, il n’y a pas de « pauvres », de « nécessiteux », de « laissés-pour-compte », seulement des « bénéficiaires ». Un beau jour, parce qu’ils ne peuvent plus faire autrement, des anonymes de tous âges poussent la porte du local et remplissent un formulaire d’inscription. Nom, prénom, situation familiale. « La majeure partie d’entre eux sont issus de l’immigration, indique Louise Cayot, bénévole depuis dix ans. Mais toutes les populations sont touchées. »
Le questionnaire est très précis. « On leur demande de nous indiquer le montant de leurs ressources et celui de leurs dépenses hors nourriture, explique Michèle Lasek, membre de l’association. Ensuite, on fait le calcul : s’il leur reste moins de cinq euros par jour pour vivre, ils peuvent devenir bénéficiaires. » Cinq euros par jour, soit 140 euros par mois. Que fait-on pour manger quand on ne rentre pas dans les critères du Secours populaire ? « Heureusement, il y a d’autres structures, comme les Restos du coeur. En ce moment, ils distribuent des repas chauds le soir, affirme Michèle Lasek. De toute façon, ce chiffre de cinq euros n’est pas toujours le reflet de la réalité. Nous ne tenons pas compte des revenus du travail au noir qui constitue pourtant l’essentiel de leurs ressources. » Au Secours populaire, un bénéficiaire n’a droit qu’à huit visites par an. À charge pour lui de remplir son chariot… Difficile quand la nourriture se raréfie. « Tout ce que nous avons ici provient pour moitié de dons, pour moitié de l’Union européenne, explique Yon David, responsable de la permanence. Et, depuis quelque temps, la quantité envoyée par l’UE baisse à vue d’oeil. »
« Tout ce qui est humain est nôtre »
Malgré la pénurie, Fatima, mère de famille de quarante-cinq ans, garde le sourire. « Je remercie les Français, lance-t-elle comme un cri du coeur. Je suis venue d’Algérie il y a huit ans avec mon mari et mes enfants. En France, je peux me nourrir à ma faim. Ce n’est pas beaucoup, mais c’est mieux que rien. » Sur l’un des murs du local, une banderole tricolore proclame fièrement : « Tout ce qui est humain est nôtre ». Une devise d’autant plus dure à honorer que le nombre de demandeurs explose. « Il y avait 22 000 personnes inscrites en 2006, affirme Yon David. On est passé à 25 000 l’an passé, et ce chiffre est encore en augmentation. Cela devient de plus en plus difficile de remplir notre mission. » En principe, le Secours populaire doit permettre à une famille de cinq personnes de repartir avec 50 kg de nourriture. En ce moment, les bénévoles peinent à atteindre la moitié. Alors que les affamés de tous les pays font la une du 20 Heures, le responsable de la permanence tient à rappeler qu’en France aussi la faim tenaille les estomacs et tiraille les consciences. « Il y a beaucoup de misère ici. Mais la pauvreté en France, on ne la voit pas. »
Akima est ici depuis six ans. Sans papiers, elle attend une réponse de la préfecture pour régulariser sa situation. « Mon mari est peintre en bâtiment, raconte-t-elle à voix basse. Il a été arrêté dans la rue et il est maintenant menacé d’expulsion parce qu’il travaillait au noir. » Elle dispose de 60 euros par mois pour manger. « Pour venir remplir son chariot au Secours populaire, il n’est pas nécessaire de présenter une carte de séjour », rappelle une bénévole.
Face à la situation, certains préfèrent l’ironie à la colère, l’humour vache plutôt que l’humeur noire. « Eh bien dites donc, c’est vraiment la misère ici ! » lâche ainsi un passant à la cantonade, en embrassant du regard les tables à moitié vides. Succès mitigé. À la permanence du Secours populaire, ce genre de blague tombe souvent à plat.
Cyprien Boganda
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