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Société - Article paru le 23 avril 2008 dans l'Humanité

« Le cas par cas, c’est le Loto »

Au restaurant Chez Papa, les grévistes, encouragés par le renforcement du mouvement, sont prêts à « aller jusqu’au bout ».

Huit jours après le lancement de leur grève, les cuisiniers sans papiers de Chez Papa ne désarment pas. Malgré la fatigue, les nuits courtes et les repas sur le pouce. Encouragés par le renforcement d’un mouvement qui voit chaque jour de nouvelles occupations de sites en Île-de-France, ils se disent prêts à « aller jusqu’au bout ». « Jusqu’en 2012 », prévient l’un d’entre eux. Le bout, c’est l’obtention de leur régularisation afin de travailler comme des salariés de plein droit. S’ils ne peuvent « que se réjouir » du positionnement des organisations patronales de leur branche en faveur de cette régularisation, ils attendent désormais « que ça se concrétise ».

Contraint à réagir, le gouvernement a, lui aussi, évoqué l’éventualité d’une régularisation. Mais au cas par cas. « Encourageant », certes, mais encore loin d’être « satisfaisant » pour ces travailleurs qui, depuis une semaine, se sont fait les porte-voix de dizaines de milliers d’autres encore murés dans le silence. « Le cas par cas ? On ne sait pas ce que ça veut dire », expliquent-ils, refusant que ce soit « les patrons qui choisissent ». « C’est comme si on jouait au Loto », estime un employé.

À trente-neuf ans, Coulibaly Leye n’avait jamais déposé de dossier en préfecture. « Ma demande n’aurait pas été examinée. J’ai préféré mettre toutes les chances de mon côté et attendre le bon moment », explique-t-il. Interpellé une fois par la police, il a eu la chance d’être relâché, alors qu’il s’est déclaré sans papiers. Arrivé en France en 2003 « pour parfaire son expérience » dans la restauration, ce Sénégalais attend beaucoup de la grève. « C’est la première fois que je vis une lutte. Mais le syndicalisme, ce n’est pas ma vie. Je veux continuer à travailler. J’ai encore des choses à apprendre », affirme-t-il. Titulaire d’un BEP de cuisinier, il a exercé dans « un restaurant gastronomique » de Dakar.

Un jour, il apprend par une annonce dans un journal que Disneyland Paris recherche des stagiaires pour une durée de dix-huit mois. « L’ambassade de France au Sénégal a refusé ma demande de visa. On ne m’a pas dit pourquoi mais je pense que c’est parce qu’ils ont estimé que si je venais ici, je n’en repartirai pas », raconte-t-il. Si Coulibaly n’insiste pas, l’idée de « capitaliser son savoir-faire » en France ne le quitte pas. Dans son restaurant, il côtoie des chefs français qui le confortent dans son projet professionnel. « La cuisine française, c’est la référence pour moi. Au Sénégal, je ne pouvais pas progresser dans de bonnes conditions. »

Il finira par obtenir un visa de trois semaines pour la Suisse. De Zurich, où il ne restera qu’une journée, il part pour Paris. Hébergé chez un ami, il trouve rapidement du travail. « J’ai démarché plusieurs restaurants avec un CV. J’ai trouvé une semaine après avoir commencé. Dans ma situation, je ne pouvais pas chômer », témoigne-t-il. Il entre donc dans la chaîne de restaurants Chez Papa, dans l’enseigne du 8e arrondissement. Entre-temps, Coulibaly s’est procuré un faux titre de séjour de dix ans, afin de pouvoir signer un contrat. « Il suffit d’avoir de l’argent et on a tous les documents qu’on veut. Mais c’est seulement pour trouver du travail, après, je m’en suis débarrassé pour ne pas avoir de problèmes », révèle-t-il.

Après une courte période d’essai, il décroche un CDI. Aujourd’hui, ce cuisinier, pour lequel les spécialités du Sud-Ouest n’ont plus de secret, vit avec une Française, d’origine sénégalaise, dans le Val-de-Marne. S’il a privilégié son projet professionnel, Coulibaly reconnaît volontiers que ses parents lui « manquent. Je leur envoie un peu d’argent ». Pour lui, l’argent n’est pas une fin. Et ce n’est pas ce qui l’a poussé à quitter son pays natal. « J’ai rencontré des employeurs qui proposaient de me payer plus mais c’était au noir. Je voulais être déclaré, payer des cotisations et des impôts. Même sans papiers, je suis citoyen. » Guidé par son envie de réussir, il rêve de travailler pour une grande chaîne d’hôtels-restaurants. « Si t’as la volonté, rien ne te résiste. » Encore une question de principe.

De deux ans son aîné, son collègue Fousseinou Traoré est également arrivé deux ans plus tard en France, en 2005, mais lui venait de Mauritanie où il a laissé sa femme et ses deux enfants. Réticent à remuer ses souvenirs dans un pays où sa famille était la cible de persécutions, il dit sobrement que sa « vie n’était pas viable. J’ai tenu longtemps puis j’ai pété les plombs ». Malgré des études de lettres, il n’a jamais pu travailler là-bas. « Il faut avoir le bras long pour accéder à certains postes. » Un beau jour, il prend la décision de quitter son village en pleine brousse et de parcourir les huit cents kilomètres qui le séparent du fleuve frontière avec le Sénégal. De là, il embarque pour Marseille, sans aucun visa.

Une fois à Paris, il se présente à l’OFPRA au titre de réfugié mais, après un an et demi d’attente pour cause de recours, sa demande est définitivement rejetée. « L’ambassadeur de France en Mauritanie a dit qu’il me connaissait et que j’étais informaticien. Ce qui était faux », dénonce-t-il. Après plusieurs mois sans travailler pendant lesquels il vit de la solidarité de la communauté, il accepte un emploi dans le bâtiment avec les papiers d’un ami. « Ce n’était pas la bonne solution », admet-il. Puis, comme la plupart des migrants en situation irrégulière, il opte pour de faux papiers qui le conduiront également dans les cuisines de Chez Papa. Il commence à la maison mère, dans le 10e arrondissement avant d’atterrir, lui aussi, dans le 8e.

« Je me sens très bien dans ma peau parce que je ne suis pas un délinquant. Je ne vis pas caché. Je connais les vingt arrondissements de Paris comme ma poche. C’est Flaubert, Montaigne, Zola, Voltaire, Stendhal, Sartre et les autres qui m’ont fait aimer ce pays », déclare Fousseinou, qui n’a jamais eu affaire à un contrôle de police. Pour lui, cette grève est « positive. Des élus sont venus nous soutenir. Il y a de la solidarité. Je suis fier de mener cette lutte ». Pour lui et pour tous les autres.

Ludovic Tomas

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Tag(s) : #Politique
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