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Cultures - Article paru le 18 avril 2008 dans l'Humanité

Senghor, l’Afrique et lui

Remontant à 1950, le Discours sur le colonialisme garde valeur de référence pour l’intelligentsia africaine.

« Que veut la jeunesse noire ? Vivre. Mais pour vivre vraiment, il faut rester soi. La jeunesse noire veut agir et créer, elle veut avoir ses poètes, ses romanciers, qui lui diront à elle ses grandeurs à elle […]. La jeunesse noire tourne le dos à la tribu des Vieux. La tribu des Vieux dit : assimilation. Nous répondons : résurrection… »

Extrait de l’article signé par Aimé Césaire, alors étudiant à la Sorbonne, dans le numéro un de l’Étudiant noir, sorti en 1935.

C’est le début de la collaboration intellectuelle du Martiniquais Aimé Césaire avec le Sénégalais Léopold Sédar Senghor. Ce dernier, à l’époque, appelait à « effacer des murs le rire Banania ». Plus tard, élu membre de l’Académie française, il s’empressa d’oublier ses écrits de jeunesse, au point de se livrer à des considérations de style : la raison est « hellène » et l’émotion « nègre »…

Cela lui valut l’affection admirative de Georges Pompidou, puis, plus récemment, d’être présenté en exemple à la « fière jeunesse africaine » par Nicolas Sarkozy dans son tristement fameux discours de juillet 2007 à Dakar. Un passé qui amène parfois des commentaires africains acides sur le flou du concept de « négritude ».

Le prix Nobel de littérature, le Nigérian Wole Soyinka, lançait cette boutade devenue célèbre : « Le tigre n’a pas besoin de crier sa tigritude, il bondit sur sa proie… » D’autres se montrent plus brutaux, rappelant qu’en pleine guerre d’Algérie Aimé Césaire avait engagé son prestige en faveur du « oui » au référendum constitutionnel, qui devait donner naissance à la Ve République française. Un comportement qu’ils opposent au Discours sur le colonialisme, rédigé par le même auteur en 1950.

Ce pamphlet garde en effet toute sa valeur de référence dans les milieux intellectuels africains. En particulier pour la dénonciation qui y est faite de la « barbarie de l’Europe occidentale » et cette comparaison entre le nazisme fraîchement vaincu et le colonialisme : « Ce que le très chrétien bourgeois du XXe siècle ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, c’est le crime contre l’homme blanc […], d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes, les coolies de l’Inde et les Nègres d’Afrique. »

Aimé Césaire ajoutait à destination de son lecteur français : « Et on attend, et on espère ; et on se tait à soi-même la vérité, que c’est une barbarie, mais la barbarie suprême, celle qui couronne, celle qui résume la quotidienneté des barbaries ; que c’est du nazisme, oui, mais qu’avant d’en être la victime on en a été le complice ; que ce nazisme-là, on l’a supporté avant de le subir, on l’a absous, on a fermé l’oeil là-dessus, on l’a légitimé, parce que, jusque-là, il ne s’était appliqué qu’à des peuples non européens ; que ce nazisme-là, on l’a cultivé, on en est responsable, et qu’il sourd, qu’il perce, qu’il goutte, avant de l’engloutir dans ses eaux rougies, de toutes les fissures de la civilisation occidentale et chrétienne. »

Dans sa pièce Et les chiens se taisaient, Aimé Césaire fait dire à l’un de ses personnages : « Il n’y a pas dans le monde un pauvre type lynché, un pauvre homme torturé, en qui je ne sois assassiné et humilié. »

Jean Chatain

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Tag(s) : #CULTURE
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