Editorial par Jean-Paul Piérot
Apprendre de Césaire
Au soir de sa vie, Aimé Césaire aura reçu une sorte de consécration, qu’il n’avait pas sollicitée et dont il n’avait guère besoin. Plusieurs candidats à la présidence de la République en déplacement électoral à la Martinique ont demandé à être reçus par le vieil homme. Toujours courtois, habité de cette élégance d’esprit dans laquelle s’exprimaient ses plus fortes convictions, le poète recevait, écoutait et délivrait son message, sa vision d’une humanité sans dominants ni dominés, creuset de toutes les singularités des peuples du monde. On se pressait dans sa maison de Fort-de-France, et ce n’était que justice pourvu que face à des interlocuteurs disposés à entendre, sa parole servît un tant soit peu à l’humanisation de l’humanité. Et c’est ainsi qu’une de ses dernières colères de poète de la négritude remonte à la fin de l’année 2005, lorsque Nicolas Sarkozy, déjà en piste pour l’Élysée, voulut paraître à ses côtés, quelques mois après que la majorité de droite eut adopté une loi vantant « le rôle positif de la colonisation ». Quelques phrases, mais une injure à l’égard des peuples qui ont souffert du joug colonial, un dernier coup de cravache du colon rancunier. Et cela, Aimé Césaire ne l’a pas supporté, et n’accepta d’ouvrir sa porte au futur président que lorsque fut annulé cet article plein de morgue. Il eut une autre colère lorsque Nicolas Sarkozy, une fois élu, lâcha à nouveau toutes les bondes à son racisme à Dakar, jugeant les Africains « incapables de se projeter vers l’avenir ».
Cette morgue d’une droite qui n’avait pas fait son deuil du « temps béni des colonies », Césaire en avait mesuré toute la cruauté et la bêtise, jeune étudiant, dans les rues du Paris d’avant-guerre entre les affiches de Banania et de la « Revue nègre » de Joséphine Baker. Il ne fit pas aux tenants de la domination de l’homme blanc le cadeau de l’effacement, de l’assimilation, qui eût été à ses yeux une reconnaissance de la supériorité civilisationnelle des puissances coloniales. « Je suis un Nègre martiniquais, c’est mon identité profonde. »
Portant la négritude comme un étendard, comme une fierté, lui, le descendant d’un esclave déporté d’Afrique sur le pont d’un bateau négrier, a magistralement contribué à forger dans la Caraïbe, sortie de la servitude quelques décennies seulement avant sa naissance, une identité ouverte au monde. Par sa propre histoire, par son engagement à arracher tout sentiment de honte originelle des peuples à qui, pendant des siècles, le capitalisme esclavagiste puis colonialiste avait martelé le mythe de leur infériorité, le poète de la négritude est entré depuis longtemps dans le panthéon de l’émancipation des peuples du Sud, aux côtés, entre autres, de Frantz Fanon et de Nelson Mandela.
Son combat poétique et politique contre le colonialisme a traversé toute son oeuvre et son activité de citoyen. Une opposition irréductible aux dominations, qu’il exprimait en 1954 dans la Nouvelle Critique, revue culturelle du PCF : « Le colonialisme porte en lui la terreur, il est vrai, mais il porte aussi en lui plus néfaste encore que la chicote des exploiteurs : le mépris de l’homme, la haine de l’homme, bref le racisme. » Aimé Césaire n’a cessé de penser en révolutionnaire, s’efforçant toujours de faire progresser la pensée, de pousser les contradictions. Cette démarche l’amena successivement à entrer au Parti communiste français, puis à le quitter pour fonder le Parti du peuple martiniquais.
Jusqu’au bout de ses forces, le Nègre fondamental, comme il aimait à se nommer, aura été l’avocat de son peuple et par-là même l’avocat des peuples opprimés. Le combat pour l’émancipation humaine est loin d’être achevé. Césaire a transmis le flambeau aux combattants du XXIe siècle. Son appel au courage et à la fierté trouve un écho chez ces travailleurs migrants réclamant leurs papiers, chez ces couples qui revendiquent le droit de s’aimer. Apprendre de Césaire est une arme pour la dignité de l’homme et de la femme.
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