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Cultures - Article paru le 18 avril 2008 dans l'Humanité

Une conscience universelle

Récit d’une rencontre, fin 2006, avec le « Nègre vertical », symbole d’un peuple, d’un combat, d’une « identité ».

Les murs du bureau qu’Aimé Césaire a conservé, à l’étage de l’ancienne mairie de Fort-de-France transformée en théâtre, sont ornés d’innombrables tableaux. L’un deux, avec ses couleurs vives et son tracé naïf, attire davantage l’attention. Il figure une carte du Bénin originel, cette terre des ancêtres d’où furent déportés des millions d’esclaves noirs vers les Amériques. Mais ce Bénin-là semble n’être rattaché à aucun continent. Il est cerné de bleu, comme une île… Sur un autre mur, au milieu des distinctions décernées à l’homme de lettres, le décret royal, daté du 3 octobre 1833, affranchissant ses aïeux. « Sont déclarés libres et seront inscrits définitivement en cette qualité sur les registres de l’état civil (…) les individus dont les noms suivent : Césaire, maçon esclave de 20 ans, Jacqueline, blanchisseuse de 19 ans, négresse ibo, libre de fait. »

Hôte incontournable des voyageurs de passage, Césaire les reçoit, invariablement, en leur demandant leurs impressions sur son « drôle de petit pays ». Le « Nègre vertical », comme il se surnomme lui-même, reste, à quatre-vingt-quinze ans, le symbole d’un peuple, d’un combat, d’une « identité ». « Je suis un Nègre martiniquais. C’est l’essentiel, pour moi. C’est une identité profonde », dit-il. Comme en écho au Cahier d’un retour au pays natal : « Ma négritude n’est ni une tour / ni une cathédrale / elle plonge dans la chair rouge du sol. » Cette identité s’est aussi forgée, chez le jeune Césaire, dans la lutte contre le racisme auquel il fut confronté pendant ses années d’études à Paris. « Souvent, on m’interpellait dans la rue : "Hé, le petit nègre !" Toujours, je me retournais, et je répondais : "Le petit nègre t’emmerde." C’est ainsi que tout a commencé… », relate-t-il dans un grand éclat de rire. Il évoque la théorie de « l’assimilation », qui, dit-il, est « une forme comme une autre de domination ». La discussion se poursuit, à bâtons rompus. Il est question de civilisation, de peuples, de respect, de la difficulté de la France à reconnaître pleinement sienne une jeunesse métisée. Le « petit pays », si complexe, est propice à l’évocation d’enjeux universels. « Il y avait autrefois une certaine conception de la civilisation, témoigne le poète. D’un côté, les « civilisés », c’est-à-dire les gens de culture européenne, et de l’autre, les « sauvages ». Le progrès, ce fut la reconnaissance de l’identité des peuples. Nous sommes aujourd’hui dans une civilisation mondiale, mais elle doit respecter ces identités, c’est cela l’enrichissement. Tout le reste n’est que pauvreté », expose-t-il. Cette conviction profonde continue d’animer le « Nègre fondamental ». Il y a trois ans, c’est ce refus radical de l’esprit colonial et de ses résurgences qui le conduisit à refuser de recevoir Sarkozy, après le vote de la loi du 23 février 2005 consacrant le « rôle positif de la colonisation ». « Je reste fidèle à ma doctrine et anticolonialiste résolu », avait-il alors justifié. Dans une époque où les plaies du passé comme celles du présent tourmentent et divisent les vivants, cet « Orphée noir » auquel Sartre rendit hommage demeure une conscience universelle. Une boussole pour ceux qui restent épris de liberté, de justice et d’égalité. « Il nous faudra avoir la patience de reprendre l’ouvrage, la force de refaire ce qui a été défait ; la force d’inventer au lieu de suivre ; la force d’inventer notre route et de la débarrasser des formes toutes faites, des formes pétrifiées qui l’obstruent », écrivait Césaire en 1956, en quittant le Parti communiste. Un message de courage et d’espoir qui demeure, un demi-siècle plus tard, intact.

Rosa Moussaoui

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Tag(s) : #CULTURE
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