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Tribune libre - Article paru le 7 avril 2008 dans l'Humanité

68 votre mémoire au pouvoir :

En ce temps-là, le plaisir était interdit…

Josette Avril La Rochefoucauld (Charente)

En mai 1968, j’avais 22 ans et j’étais institutrice à Saint-Émilion, où c’était encore un peu le Moyen Âge. D’un côté, les enfants des grands propriétaires (ceux des châteaux) qui allaient à l’école privée ; de l’autre, ceux des « bordiers », leurs domestiques, qui « picolaient » souvent, au point qu’un collègue disait à juste titre : « Regarde celui-là, il ressemble à un cep de vigne. » Ils venaient à l’école publique parce qu’elle était gratuite et j’essayais de leur apprendre à lire, écrire, compter. Je n’aimais pas ça. Mais la bourse dérisoire attribuée à mes parents ne leur avait pas laissé le choix. Entrer à l’école normale d’institutrices, même après le bac, a été une « chance ». Faute de mieux, je l’ai acceptée sans enthousiasme.

Ma première histoire d’amour venait de faire naufrage. En fait, elle s’était noyée corps et biens, dans la peur inouïe de tomber enceinte - la honte - qui rend très maladroit de part et d’autre. D’autant que les effets d’une éducation catholique ordinaire n’arrangent rien, au contraire.

Côté politique, mon père était un socialiste tendance Guy Mollet comme le Sud-Ouest les a fabriqués en série. J’étais une jeune fille encore vierge, pas très heureuse, mal dans sa peau ; mais j’avais lu les Mémoires d’une jeune fille rangée et Simone de Beauvoir m’avait apporté de l’oxygène.

Et puis mon meilleur copain d’enfance, une sorte de frère jumeau, était ouvrier dans une usine de bouchons locale. Il avait essayé - en vain - d’y introduire la CGT. Ça lui avait valu une semonce et des menaces. C’est lui qui m’a dit, en mars 1968 : « Tes copains de Nanterre font des trucs intéressants. » Il lisait l’Huma. C’est lui qui m’a entraînée à Bordeaux le 13 mai 1968. Tous les instits de l’école étaient en grève, sauf deux dames distinguées. Je n’avais pas envie de devenir comme elles. Le 13 mai 1968, c’était la première fois que j’allais à une manif. Il faisait un temps magnifique. je n’avais jamais vu autant de monde. Robert Escapit, qui était une « huile » de la fac à Bordeaux, marchait en tête avec sa pipe au bec. Je ne comprenais rien à ce qui se passait mais je comprenais qu’il se passait quelque chose dont je sortirais forcément changée parce que je sentais que tout allait de travers en moi et autour de moi.

Après la manif du 13 mai, il y a eu des tas de rencontres et des discussions, en groupes de travail, avec les gauchistes et les partis politiques. En politique, au début, je croyais naïvement que c’était bien d’être « réac » parce que ça voulait dire qu’on faisait partie de ceux qui « réagissent », pas de ceux qui « subissent ». Après l’été, tout est allé très vite. En fait, c’est banal à dire mais c’est vrai : Mai 68 a servi de révélateur.

D’ailleurs un jour de l’automne 1968, dans un groupe de discussions, quelqu’un de plus âgé que moi m’a demandé ce qui intéressait des filles comme moi. Je me souviens que j’ai répondu : « Les hommes, les voyages et la politique. » Alors, le gars m’a corrigée : « Ce qui t’intéresse, ce sont les hommes qui aiment les voyages et la politique. » Je n’étais pas d’accord. Les hommes, les voyages et la politique constituaient trois centres d’intérêt différents que je n’avais pas envie de mélanger et de confondre.

Après Mai 68, j’ai adhéré au PSU. Je me souviens encore de la venue autoritaire et directive de Michel Rocard à Bordeaux. On était un peu étonnés de son attitude, mais on obéissait avec docilité. Et pendant ce temps, mon copain d’enfance adhérait au PCF. Il m’a fallu cinq bonnes années pour comprendre qu’il avait raison.

La suite, c’est que la pilule contraceptive a été en vente libre et que l’avortement a été légalisé. Je n’ai jamais aimé le titre du livre de Jean-Claude Guillebaud la Tyrannie du plaisir et j’ai eu l’occasion de le lui dire, mais je crois qu’il ne m’a pas comprise ; parce que le plaisir, quand j’avais entre seize et vingt-deux ans, la seule tyrannie qui le caractérisait, c’est qu’il était interdit :

- par la morale pour des femmes comme ma mère ;

- par un carcan de principes rigides qui nous venaient de la religion et de l’éducation des filles ;

- par des hommes, qui en devenant maris, trompaient nécessairement leurs femmes, légitimes et maîtresses ;

- par des filières scolaires et universitaires qui ne favorisaient que les bourgeois, etc.

Toutes choses dont certaines, peut-être, se sont un peu arrangées quarante ans plus tard ; dont la plupart, malheureusement, sont devenues plus nocives parce que plus déguisées.

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Tag(s) : #Histoire
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