Quand la France se veut conforme aux États-Unis
C’est à l’occasion du lancement du sous-marin nucléaire lanceur d’engin de nouvelle génération (SNLE-NG), le Terrible, que Nicolas Sarkozy a annoncé une grave inflexion de la politique de défense de la France. Le chef de l’État a en effet pointé les futures missions de la défense française, notamment de la dissuasion en parlant « d’avertissement nucléaire ».
Le « livre blanc sur la défense et la sécurité », qui sera bouclé au printemps et qui engagera la politique de la France en matière de stratégie de défense pour les quinze prochaines années, devrait valider ces changements majeurs annoncés à Cherbourg. En matière de défense, l’analyse de l’Élysée sur l’état du monde - que l’on retrouve dans le rapport d’étape de la commission chargée de rédiger le livre blanc - repose sur deux principes.
Le premier est une maximisation des menaces : « La population française et le territoire national comme européen nous paraissent plus vulnérables et davantage exposés à des menaces directes », et la France serait aujourd’hui « au premier rang des pays ciblés » par le terrorisme international et exposée à des « risques balistiques plus élevés », explique la commission. Le second est le principe de « résilience », qui consiste à préparer la France et sa population à supporter les effets de la « concrétisation d’un risque majeur. » Le rapport d’étape affirme qu’à l’horizon de quinze ans, « le risque de déclenchement d’un conflit majeur ne peut être écarté ».
Ces deux principes impliquent la « militarisation de la réponse », à l’image des États-Unis depuis le 11 septembre 2001 et avec le succès que l’on sait. La diplomatie, la politique, l’analyse des causes de ces menaces sont remisées au rang des accessoires. Il s’agit d’un « copié-collé » de la vision du monde de l’administration Bush sur la stratégie française. Un « copiage » des recettes américaines qui se traduit par une évolution de la doctrine de dissuasion nucléaire.
En évoquant la possibilité « d’avertissement nucléaire », donc d’une frappe « préventive », le chef de l’État rompt avec le concept de « non-utilisation en premier » du feu nucléaire et rejoint la posture américaine d’utilisation « en premier » de cette arme. La dissuasion française fondée sur la théorie selon laquelle la capacité de destruction nucléaire de la France devait empêcher toute agression de peur de représailles insupportables aurait-elle vécu ? Le passage d’une arme « politique » et stratégique à une arme tactique est la traduction concrète de l’évolution théorique de la dissuasion nucléaire.
Longtemps pensée dans le cadre « du faible au fort », elle est devenue sous l’impulsion des États-Unis celle du « fort au fou ». La nouvelle posture stratégique de la France impulsée par Nicolas Sarkozy paraît d’autant moins adaptée que l’arsenal nucléaire du pays ne peut répondre à ce type de mission.
Les missiles M51 embarqués sur les SNLE, qui constituent l’épine dorsale de la force de dissuasion nucléaire, disposent chacun de neuf ogives d’une capacité de destruction des dizaines de fois supérieure à la bombe d’Hiroshima. Comment parler alors d’avertissement nucléaire ? Nicolas Sarkozy l’a annoncé : « Pour que la dissuasion soit crédible, le chef de l’État doit disposer d’une large gamme d’options face aux menaces. Nos forces nucléaires ont été adaptées en conséquence. Elles continueront de l’être ». Une manière d’expliquer que l’arsenal français va évoluer dans le sens d’une banalisation de l’arme nucléaire.
Stéphane Sahuc
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