International - Article paru le 2 avril 2008
OTAN : un monde sous surveillance
L’OTAN vieillit mal. À portée de missile de son soixantième anniversaire, c’est dans une ambiance de crise que se réunit à partir d’aujourd’hui le sommet de Bucarest. Non pas que les tensions soient au plus fort parmi les vingt-six chefs d’État et de gouvernement européens et nord-américains, ni même vraiment entre les Occidentaux et le président russe Vladimir Poutine qui sera de la partie le 4 avril pour un sommet Otan-Russie, mais il s’agit bien « d’une crise de légitimité » selon François Géré, directeur de l’Institut français d’analyses stratégiques (IFAS) : « la mission de l’OTAN s’est diluée au cours de ces dernières années de manière telle que l’on ne sait plus très bien à quoi elle sert ». Fondée en pleine guerre froide et provoquant en réplique la création du traité de Varsovie, il eût été logique que cette alliance « défensive » disparût après la dissolution de l’URSS en 1991. Et pourtant cette même année, le sommet de Rome décidait que l’organisation survivrait, attirant dans son giron plusieurs pays du défunt traité de Varsovie et proposant des « partenariats pour la paix » à une vingtaine de pays en Europe, dans le Caucase et en Asie centrale. La Pologne, la république Tchèque et la Hongrie, furent les premiers pays de l’ancienne zone d’influence soviétique à être officiellement enrôlés en 1997.
Progressivement l’OTAN s’est transformée en force d’intervention et de projection, prenant le pas sur les forces onusiennes les Casques bleus. Ce fut le cas en 1999 dans la crise du Kosovo, puis en 2001 en Afghanistan. Dans la capitale roumaine, les alliés et les obligés du président Bush auront du mal à camoufler leurs échecs. Plus de six ans après l’intervention militaire en Afghanistan, le sommet de l’OTAN va être dominé par l’appel au secours des dirigeants américains. L’OTAN est embourbée en terre afghane, où sévissent toujours les taliban. Le gouvernement Karzaï n’a jamais eu ni les moyens ni l’autorité pour réduire les intégristes, proches du Pakistan et de l’Arabie Saoudite, alliés historiques des États-Unis. Évidemment les pays membres de l’OTAN, à l’instar de l’Allemagne, rechignent. Dans une interview publiée jeudi par le quotidien Die Welt, George Bush se veut conciliant « Je veux des décisions que nos partenaires puissent supporter. Je souhaite que les décisions (du sommet) ne compliquent pas la vie de la chancelière Merkel. En d’autres termes, je ne veux rien exiger des autres États qu’ils ne puissent assumer politiquement. »
les députés n’ont pas été consultés
Si donc les Allemands renâclent, Nicolas Sarkozy veut apparaître comme le meilleur de la classe atlantiste en se déclarant favorable à l’envoi de nouvelles troupes françaises dans une aventure de plus en plus calamiteuse.
L’annonce de renforts militaires français a été faite depuis Londres par le chef de l’État français, sans même que la représentation nationale ne fût consultée. C’est en catastrophe devant l’ampleur du scandale, qu’un débat parlementaire sans vote a été organisé hier. Occasion pour la gauche de fustiger le déni de démocratie. Devant l’Assemblée, François Fillon a eu beau tenter de minimiser l’ampleur de la décision, le millier de soldats évoqué par la presse londonienne devenant dans la bouche du premier ministre « quelques centaines » ce qui veut dire à peu près la même chose, souhaiter une « afghanisation du conflit » et une aide à ce pays. La position de Nicolas Sarkozy vise à traduire l’infléchissement atlantiste de la politique étrangère de la France. « Nous avons fondé l’OTAN avec nos amis américains. Alors, qu’on arrête de présenter comme une espèce d’épouvantail », déclarait-il en septembre au New York Times et avait avancé l’idée d’une réintégration de la France dans le commandement intégré, que notre pays a quitté en 1967 sur décision du général de Gaulle. « Si nous devions envisager un tel mouvement, précisait-il, il ne pourrait avoir lieu que dans la mesure où une place serait faite dans les instances de direction au plus haut niveau, pour des représentants de la France. » Devant les ambassadeurs de France, l’été dernier, le président de la République insistait sur la « complémentarité » entre l’OTAN et l’UE, affirmant : « je souhaite que dans les prochains mois nous avancions de front vers le renforcement de l’Europe de la défense et vers la rénovation de l’OTAN, et donc de sa relation avec la France. » Cette conception d’une défense européenne inconditionnellement soumise à l’OTAN est inscrite dans le traité de Lisbonne imposé aux Français sans référendum.
les pratiques de la guerre froide
« Bush risque un éclat au sommet de l’OTAN », titrait Die Welt. Le journal faisait référence à la volonté affirmée du président américain d’intégrer l’Ukraine et la Géorgie. Il veut obtenir des États membres la conclusion de plans d’action pour l’adhésion pour ces deux pays limitrophes de la Russie. Dans le premier vit une importante population russophone et le second est aux prises avec la région de l’Ossétie du sud qui veut son rattachement à la fédération de Russie. Le chef de l’administration américaine était hier en Ukraine, où la population est massivement hostile à l’adhésion, ne voulant pas servir de tête de pont d’une politique belliqueuse contre son voisin russe. « Washington pénètre d’une manière de plus en plus active dans l’espace post-soviétique », se plaint le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov. Cette pression occidentale fait ressurgir les pratiques de la guerre froide. Moscou s’est fortement ému du projet d’installation de systèmes antimissiles américains en Pologne et en république Tchèque. Washington tente de temporiser en promettant aux Russes une forme de coopération.
L’achèvement de la transformation de l’OTAN (lire l’article de Michel Muller en page 5). telle qu’ont pensé cinq officiers généraux fait courir à l’humanité le risque d’un monde où le droit international, incarné par l’ONU, ne serait qu’un souvenir. Un monde qu’illustre tristement le camp de Guantanamo, où croupissent depuis six ans sans jugement des hommes qui ont transité dans des aéroports européens.
Jean-Paul Piérot
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)