L’OTAN veut mettre au pas la planète
Le sommet de Bucarest doit constituer « une pierre angulaire dans la transformation de l’OTAN », vient de déclarer le secrétaire général de l’Alliance, Jaap de Hoop Scheffer. À cet effet, l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord doit avoir « de plus fortes capacités opérationnelles et de nouvelles relations politiques » afin de devenir « une pourvoyeuse bien plus efficace de sécurité dans un monde de plus en plus « globalisé » et dangereux ».
On ne pourrait mieux définir le rôle de cette sorte de « brigade anticriminalité » planétaire que l’on veut désormais faire jouer à l’OTAN, une fonction qui serait justifiée par une prétendue nouvelle dangerosité du monde. D’ailleurs, souligne Jaap Scheffer, la participation au Sommet de vingt-quatre dirigeants chefs d’États membres et partenaires « démontre clairement et mieux que tout le changement de rôle de l’OTAN comme instrument politico-militaire flexible au service non seulement de ses membres mais aussi de celui de la plus large communauté internationale ». À Londres, Nicolas Sarkozy n’a pas dit autre chose lorsqu’il a évoqué la « centralité de l’OTAN ».
La fin d’une alliance « défensive »
Il ne s’agit donc plus d’une alliance défensive au service de ses membres, mais bien d’une nouvelle structure militaro-politique destinée à assurer la prééminence planétaire du « monde occidental », avec, en son centre idéologique et dirigeant, la puissance états-unienne.
« La stratégie de sécurité nationale des États-Unis » a pour « but ultime de mettre fin à la tyrannie dans le monde », peut-on lire dans la mise à jour du document présidentiel de même nom daté de mars 2006.
Le prétexte de la dangerosité est, là aussi, utilisé pour légitimer la militarisation des relations internationales : « Les États-Unis se trouvent dans les premières années d’un long combat, semblable à ce que notre pays a eu à affronter dans les premières années de la guerre froide », car, affirme-t-on, « une nouvelle idéologie totalitaire menace aujourd’hui », la « perversion d’une fière religion ». Que n’invente-t-on pas pour illustrer le « destin naturel » des États-Unis de sauver le monde, donc de le maîtriser à leur profit.
Le contenu concret - la feuille de route pourrait-on dire - de cette doctrine de l’hégémonie occidentale a été développé dans un document - appelé Vers une imposante stratégie pour un monde incertain -publié en fin d’année dernière par cinq officiers généraux, anciens chefs d’état-major, et pour certains anciens commandants de l’OTAN, le général allemand Klaus Naumann, l’États-unien John Shalikashvili, le Lord britannique Inge, l’amiral français Jacques Lanxade et le général néérlandais Henk van den Breemen.
L’hégémonie d’une « union occidentale »
Noyant leur rhétorique dans une sauce de bonnes intentions - le combat pour la liberté, les droits de l’homme, le développement durable, mais aussi le libre-échangisme -, ces messieurs affirment eux aussi que face à un monde « de menaces asymétriques » et d’« incertitude » (un nouveau concept remplaçant celui d’insécurité), il faut mettre en oeuvre « une approche stratégique alliée et intégrée, qui comprend des capacités non-militaires et militaires ». Et, conséquence, « l’OTAN est la structure la plus appropriée pour servir de noyau dur à une architecture future de sécurité, sous réserve qu’elle se transforme complètement pour répondre aux défis actuels ».
À moyen terme, il s’agit de développer « un nouveau concept stratégique pour l’OTAN » en sortant « par le haut » de la « rivalité » entre le pôle de défense européen et l’Alliance et en l’élargissant au plus grand nombre de membres et de partenaires (est-européens, asiatiques et africains notamment). À long terme les auteurs préconisent l’abandon du « concept de la coopération USA-Europe » au profit d’une « alliance des démocraties allant de la Finlande à l’Alaska ». Pour mettre en oeuvre ce processus il faudrait instaurer un « directoire » composé de l’OTAN en tant que telle, des États-Unis et de l’Europe. Une idée qui avait déjà été évoquée par Nicolas Sarkozy en couronnant l’édifice par un « G7, 8 ou 13 » gouvernant le monde.
Partager l’effort de guerre
Pour comprendre ce que recouvre ce projet il faut se reporter à sa source véritable : le « Projet pour un nouveau siècle américain » élaboré en 1997 par les idéologues aujourd’hui au pouvoir à Washington : « En cette fin du XXe siècle, les États-Unis sont la plus prééminente puissance mondiale. Ayant conduit l’Occident à la victoire dans la guerre froide, l’Amérique est confrontée (tout à la fois) à une opportunité et à un défi. » Il faut donc que les États-Unis soient dotés dforce militaire « forte et prête à affronter les défis tant présents que futurs, d’une politique extérieure qui promeut audacieusement les principes américains à l’étranger et un leadership national qui accepte les responsabilités planétaires ».
Dans l’euphorie guerrière de l’après-11 septembre 2001, l’oligarchie au pouvoir à Washington avait cru pouvoir rassembler autour d’elle une vaste coalition militaire. Ce fut un échec, et comme on le constate, les États-Unis portent tout le poids - en croissance exponentielle - d’une guerre sans fin en Irak et d’un conflit sans espoir en Afghanistan. Et c’est là, avec la complicité des deux puissances nucléaire européennes, la France et la Grande-Bretagne, que l’OTAN devient un élément « central » - en tant que force destinée à soulager les États-Unis tant financièrement que par la fourniture de chair à canon - du dispositif américain.
La banalisation de l’arme nucléaire
Les deux nouveaux piliers de la doctrine selon le livre blanc des généraux - s’appuyant sur l’idée de la forteresse occidentale assiégée - sont la notion de « gestion pro-active des crises », c’est-à-dire frapper le premier un « agresseur possible » et utiliser en premier l’arme nucléaire « ultime instrument d’une riposte asymétrique ». Son « immense pouvoir de destruction » ne doit pas être vue dans l’absolu, mais en fonction « des dommages que son utilisation pourra éviter » : la bonne vieille méthode du voyou…
Et, pour donner « toute son efficacité » à cette nouvelle stratégie, il s’agit d’abandonner aux militaires « du champ de bataille » le pouvoir de décision non seulement tactique, mais aussi stratégique. Les projets évoqués par le chef de l’État français, tant sur la mise à disposition d’une prétendue force européenne de l’arme nucléaire française que son exigence d’accroissement des budgets militaires des pays de l’UE, entrent intégralement dans le processus tel que les cinq généraux l’imaginent. En quelque sorte, Nicolas Sarkozy offre l’indépendance de la politique étrangère française comme droit d’entrée dans la cour des pays liges de l’hégémonisme états-unien.
Michel Muller
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)