L’Humanité des débats
« Que l’État et l’église fassent leur travail ! »
Par Claude Dagens, évêque d’Angoulême (*)
Dans son discours du Latran Nicolas Sarkozy a donné une nouvelle définition de la laïcité. Comment réagissez-vous aux inflexions qu’il imprime à l’héritage républicain ?
Mgr Claude Dagens. Il y a inflexion non pas dans le contenu, mais dans le caractère de solennité conféré à des propos tenus au centre même de la catholicité. Ce qui me semble nouveau, c’est la reconnaissance de l’aspiration spirituelle dans nos sociétés sécularisées, la reconnaissance des racines chrétiennes inscrites dans l’histoire nationale française, et l’invitation lancée aux catholiques à ne pas craindre d’affirmer dans la société ce qu’ils sont et ce en quoi ils croient. Il ne faudrait pas néanmoins que cette solennité masque la réalité à laquelle nous sommes tous confrontés : l’affaiblissement de la tradition laïque comme de la tradition catholique. Il ne saurait donc être question de réveiller les rapports de forces d’antan. - L’Église catholique ne se situe plus comme elle l’a été en position de domination. Comme catholiques nous avons à nous poser la question de notre engagement, besoin d’apprendre à pratiquer dans une société qui n’est plus chrétienne, ce civisme chrétien dont parle Marcel Gauchet.
Précisément, ce privilège accordé à la tradition chrétienne par le président ne fait-il pas problème au regard de l’obligation laïque ?
Mgr Claude Dagens. Il faut respecter l’histoire, c’est évident. Pour autant, l’Église n’a pas à se situer au-dessus des autres confessions, mais elle peut jouer un rôle de médiation, de dialogue à l’égard des autorités civiles. Je ne sous-estime pas en tout cas la présence dans notre société de la tradition musulmane, ni la réalité de l’incroyance, de l’indifférence religieuse, voire même la séduction exercée par des formes de spiritualité plus ou moins ésotériques, mystiques ou sectaires.
Diriez-vous que les banlieues et les quartiers populaires ont besoin de davantage de religion ou de davantage d’égalité ?
Mgr Claude Dagens. Que l’État fasse d’abord son travail ! Ce qui nous fait souffrir ce n’est pas la dévalorisation des religions dans les banlieues mais le désinvestissement de l’État et des services publics. Les communautés de croyants ont bien sûr un rôle à jouer, mais elles ne demandent pas à être traitées en forces politiques d’appoint.
Souhaitez-vous que la loi de 1905 soit modifiée afin qu’un rôle social soit reconnu à la religion ?
Mgr Claude Dagens. Nous ne souhaitons pas de modification du texte, mais il faut que l’État garantisse le libre exercice des cultes, comme l’indique la loi, c’est-à-dire reconnaisse que le culte n’a pas seulement une dimension personnelle, mais une dimension sociale. L’oeuvre de l’Abbé Pierre, par exemple, est à la fois privée et publique.
Considérez-vous que la spiritualité peut être une valeur laïque ?
Mgr Claude Dagens. Je reconnais sans hésitation que l’esprit est une réalité constitutive de l’humanité et que l’aspiration à ce qui nous dépasse est inscrite dans tout être humain, croyant ou non. La différence c’est que, comme croyant, je peux nommer la source et l’aboutissement de cette aspiration qui est pour nous Dieu et son amour.
(*) Auteur de nombreux ouvrages, dont l’Avenir de la laïcité en France (avec Jean Baubérot). Éditions Paroles et Silence, 2005.
Entretien réalisé par Lucien Degoy
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