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Société - Article paru le 8 février 2008 dans l'Humanité

 

« Il faut absolument un sursaut national »

table ronde avec Fadela Amara, Pierre Cardo, Gilles Poux et François Pupponi

Emploi, éducation, finances locales… Trois maires de banlieue parisienne débattent, dans les locaux de l’Humanité, de la politique de la ville avec la secrétaire d’État Fadela Amara. Sans langue de bois.

Alors que le président de la République doit présenter aujourd’hui le plan banlieue, l’Humanité a décidé de confronter dans ses locaux Fadela Amara, secrétaire d’État chargée de la Politique de la ville, à trois élus de terrain : Pierre Cardo, maire UMP de Chanteloup-les-Vignes (Yvelines), Gilles Poux, maire PCF de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) et François Pupponi, maire PS de Sarcelles (Val-d’Oise). Au-delà du diagnostic, partagé par tous, sur les quartiers populaires devenus des « ghettos sociaux », les trois maires doutent de la volonté réelle du gouvernement d’apporter des réponses à la hauteur de la situation…

Vous préconisez la création de 45 000 emplois en trois ans et la réduction de 40 % du chômage des jeunes. Est-ce crédible, d’autant que vous n’avez toujours pas chiffré ces mesures ?

Fadela Amara. Elles ne le sont pas pour le moment…

Gilles Poux. Moi, je crois possible la création de 45 000 emplois, à condition toutefois que cela s’intègre dans une dynamique générale en faveur de l’emploi dans notre pays. Or, on entend plutôt parler de licenciements que d’embauches.

Pierre Cardo. C’est tout à fait possible. Mais je me demande quels seront les outils mis en oeuvre pour que ces emplois ne soient pas uniquement aidés et qu’ils permettent à la personne embauchée une reconnaissance économique et sociale. Cela dépend aussi des moyens financiers et de la volonté politique. Cependant, la baisse de 40 % du chômage des jeunes me paraît plus délicate.

François Pupponi. Oui, on peut créer 45 000 emplois, comme les socialistes l’avaient fait avec les emplois jeunes. Mais, une fois de plus, il s’agit, a priori, d’emplois aidés. Cela révèle à quel point le monde économique, pour des raisons de discrimination, n’entend pas embaucher les habitants de nos quartiers, laissant ainsi l’État se substituer à sa faillite. Sarcelles, qui compte 4 000 chômeurs, se trouve à sept kilomètres de la plate-forme aéroportuaire de Roissy Charles-de-Gaulle, où chaque année se créent 5 000 emplois. Or, on préfère recruter dans le nord de la France pour ne pas avoir affaire à des jeunes qui n’ont ni la « bonne couleur de peau » ni la « bonne adresse », ni le « bon nom ».

Fadela Amara. La réduction de 40 % du chômage des jeunes reste un objectif…

Pierre Cardo. Y a-t-il vraiment une volonté politique ?

Fadela Amara. Je suis extrêmement déterminée à atteindre cet objectif. Les 45 000 emplois entrent bien évidemment dans une politique globale. Beaucoup de patrons que je vois sont prêts, pour certains tout de suite, pour d’autres quand leur situation économique le permettra, à embaucher des jeunes, pourvu qu’ils aient une qualification. C’est pour cette raison que l’axe formation-éducation du plan espoir banlieue est primordial. Il s’adresse d’abord aux jeunes qui tiennent les cages d’escalier. J’ai parlé de « tolérance zéro pour la glandouille », car je veux tuer le désoeuvrement des jeunes et éviter le basculement. Il faut travailler sur tous les leviers pour qu’ils puissent entrer dans les dispositifs et leur permettre une réinsertion professionnelle et sociale.

François Pupponi. La grande difficulté pour cette partie de la jeunesse est que 15 % d’entre elle se trouve confrontée à l’alcoolisme, à la toxicomanie, aux troubles mentaux. Ces jeunes ont besoin de professionnels de la santé publique, que nous n’avons pas. Et nous n’avons pas, nous, municipalités, les moyens de les recruter. Ils sont pourtant indispensables si on veut sauver ces gamins.

Comment le gouvernement va-t-il financer ces propositions ?

Fadela Amara. Ce sera au président de la République d’arbitrer les propositions contenues dans le plan espoir banlieue. Je n’en dirai pas plus. Cela dit, je pars du constat que dans certains quartiers, le chômage des jeunes oscille entre 40 et 42 %. Et une société qui ne permet pas aux jeunes de se projeter dans l’avenir ne peut ensuite s’étonner de l’explosion que cela engendre. On ne peut plus se satisfaire du bricolage, il faut une autre politique qui engage réellement le droit commun. Pour répondre à François Pupponi, contrairement à lui, j’estime que la lutte contre les discriminations à l’embauche est dans une phase dynamique. Dans ce domaine, les mentalités commencent à changer. À présent, il faut mettre le paquet sur la formation et susciter des vocations pour les métiers manuels, comme plombiers ou serruriers. Parallèlement, il faut rendre visible l’excellence et montrer que l’élite de demain viendra des quartiers populaires.

Mais vos propositions seront-elles celles du président de la République ?

Fadela Amara. Je n’imagine pas qu’il ne les prenne pas en compte. Le programme espoir banlieue pour la France est davantage une philosophie, en rupture avec les pratiques actuelles de la politique de la ville. Il appelle aussi à un débat de fond sur la fiscalité locale et à une mobilisation du droit commun et donc au rétablissement de l’égalité dans tous les domaines. J’ai rendu ma copie. Au président de la République de procéder aux arbitrages. Je pense qu’il fera sienne la philosophie générale que j’ai défendue dans mon discours, à Vaulx-en-Velin. Il ne faut pas se raconter d’histoires, la situation dans les quartiers populaires ne va pas changer en quarante-huit heures. Mais on peut engager une véritable rénovation sociale des quartiers, aux côtés de la rénovation urbaine, initiée avec l’ANRU depuis 2003. Mon programme s’appuie sur trois priorités : l’emploi et la formation ; la réussite éducative dans un parcours sécurisé pour chaque enfant et le désenclavement, pour que des villes comme Clichy-sous-Bois ou Montfermeil, en Seine-Saint-Denis, puissent aspirer à l’indispensable développement économique et social.

Votre plan ne concerne qu’une centaine de quartiers populaires, alors que l’on compte en France 751 zones urbaines sensibles (ZUS).

Fadela Amara. Qu’on ne me dise pas que toutes les zones urbaines sensibles se ressemblent ! Non, les situations ne sont pas les mêmes selon que l’on soit dans un quartier à Clermont-Ferrand, ma terre natale, ou à Sarcelles. Certes, les mêmes problèmes provoquent les mêmes résultats, mais il nous faut les traiter de manière différente. Je veux m’attaquer prioritairement aux 100 quartiers les plus dégradés. Pour autant, je n’entends pas abandonner les autres ZUS.

Gilles Poux. Toutes les villes ne sont effectivement pas au même niveau de délabrement et de pauvreté. À La Courneuve, 90 % de la population possèdent des revenus inférieurs à la moyenne des revenus en Île-de-France. Cette situation crée un effet de masse qui contribue à amplifier tous les problèmes.

François Pupponi. Les villes comme les nôtres commencent leur exercice budgétaire avec 20, 30, voire 40 % de ressources en moins que d’autres communes de même importance. Nous avons les populations les plus fragilisées. Comment accepter que des villes comme Bordeaux, Nantes, Toulouse et Marseille touchent de l’argent de l’État pour s’occuper de leurs quelques quartiers populaires ? Sans dépenser un sou de plus, l’État peut répartir autrement sa dotation de solidarité urbaine (DSU) et privilégier les villes pauvres en termes de population et de ressources.

Pierre Cardo. Les quatre villes citées, à elles seules, empochent depuis plusieurs années la moitié de la DSU. Nous, nous recueillons les queues de cerise.

Fadela Amara. Dans mon programme figure la proposition de réformer la fiscalité locale. Les dotations de péréquation ne permettent pas effectivement à des élus de terrain, souvent démunis, d’offrir un même niveau de service public à leur population.

Qu’attendez-vous de l’intervention du président de la République ?

François Pupponi. Les mesures préconisées par Fadela Amara nous conviennent dans la mesure où nous proposons globalement les mêmes depuis un certain nombre d’années (1). Mais je reste pessimiste sur la volonté de notre pays à vouloir régler le problème des quartiers populaires. Le diagnostic est établi et les solutions sont connues et ne sont pas compliquées à mettre en oeuvre. Tout le monde dit qu’il faut s’occuper de ces endroits, où se cumulent toutes les difficultés, or les décisions des institutions publiques vont à l’encontre de cette affirmation. J’attends donc du président qu’il aille dans le sens de ce que propose la secrétaire d’État. Cela dit, indépendamment des clivages politiques, il ne faut pas perdre de vue que la situation dans les quartiers populaires est dramatique, explosive. Nous sommes au bord d’un terrible basculement, qui menace les populations et le pays dans son ensemble. Il faut absolument un sursaut national, décrété au plus haut niveau de l’État. J’attends également du chef de l’État qu’il sautrement aux habitants des quartiers populaires. Oui il y a des délinquants, oui il y a parfois de la « racaille » ou de la « voyoucratie », mais il n’y a pas qu’eux dans nos quartiers…

Gilles Poux. Ils sont surtout une minorité !

François Pupponi. Il faut que le président de la République trouve les mots justes pour parler à 95 % de la population de ces quartiers, qui ont besoin d’être respectés, pas seulement aux 5 %, voire moins, qui posent des problèmes. C’est de l’ordre du symbole, mais le respect est aussi important que les mesures et les moyens à mettre en oeuvre. Sinon, je ne dis pas que tout basculera, mais on loupera une fois de plus un rendez-vous.

Gilles Poux. J’ai même la faiblesse de croire que l’avenir de la France se joue d’abord dans les quartiers populaires…

Fadela Amara. Exactement. C’est pour cette raison que le plan s’intitule espoir banlieue, une dynamique pour la France.

Gilles Poux. Dans une ville comme La Courneuve, 30 % de la population a moins de dix-neuf ans. Ce qui est loin d’être le cas en Aveyron d’où je suis originaire. Les forces vives de la nation se trouvent dans les cités. Elles sont pleines de volonté et de dynamisme et n’attendent que d’avoir les moyens pour se promouvoir. J’attends du président de la République de vraies solutions aux multiples difficultés dans lesquelles nous nous débattons. Il faut un changement de cap radical et arrêter de distiller une politique de saupoudrage et penser qu’il appartient aux associations, et à elles seules, de recréer du lien social. Je crois fortement en un service public de l’école. Or, dans nos villes, il y a beaucoup trop d’adolescents qui se retrouvent en échec scolaire. Je crois aussi en un service public du logement. La loi SRU doit s’appliquer, sinon ce seront encore des communes comme Chanteloup-les-Vignes, Sarcelles ou La Courneuve qui continueront à construire des logements sociaux et à se démener comme elles peuvent avec les locataires, souvent en grandes difficultés.

Vous réclamez, par exemple, des moyens pour l’école, mais Nicolas Sarkozy a proclamé que les caisses de l’État étaient vides…

François Pupponi. Ce que nous proposons, les uns et les autres, ne coûte pas un euro de plus ! L’État attribue chaque année X milliards d’euros aux collectivités locales. Cette même somme devrait être attribuée différemment selon que l’on est une ville riche ou une ville pauvre. Par ailleurs, l’État embauche chaque année des fonctionnaires, des policiers, des enseignants. À lui de décider de les affecter prioritairement dans les quartiers populaires. Cela ne lui coûtera pas un euro de plus. Bien évidemment qu’il faudra plus de moyens, mais utilisons déjà autrement ceux qui existent.

Fadela Amara. Sur la loi SRU, Christine Boutin a vraiment la volonté qu’elle s’applique partout. Sur l’école, les propositions de Xavier Darcos, tel le renforcement du soutien scolaire, vont dans le bon sens. Mais elles ne sont pas suffisantes. Je propose ainsi la mise en place d’équipes éducatives dans les cités. La réussite du renouveau républicain ne passe pas uniquement par l’augmentation des moyens financiers.

François Pupponi. Je ne pense pas que les mesures de Xavier Darcos vont dans le bon sens. Quand il annonce, sans aucune concertation, la fermeture des écoles le samedi matin, dès la prochaine rentrée scolaire, se demande-t-il comment les communes vont faire pour accueillir les enfants ? Les communes comme les nôtres n’en ont pas les moyens. Je vais ainsi devoir faire de la garderie le samedi matin au détriment du soutien scolaire le soir. Il faut que les ministres arrêtent de promouvoir des idées fumeuses qui nous plombent localement. La moindre mesure lancée au plan national peut avoir de graves conséquences chez nous.

Fadela Amara. La question soulevée par François Pupponi me renforce dans mon objectif de construire une politique de la ville sur mesure. Il nous faut au niveau gouvernemental une unité de commandement directement rattachée au Premier ministre. La politique de la ville est transversale, elle doit dépendre d’un comité interministériel pour pouvoir évaluer les actions des uns et des autres et voir leurs conséquences sur les quartiers populaires.

Gilles Poux. Si je suis d’accord pour estimer nécessaire de répartir autrement les moyens existants, je ne pense pas que cela suffira à mener une grande politique publique qui relève le défi en direction des habitants des quartiers populaires. Il nous faut davantage de dépenses publiques et qu’on ne nous dise pas que l’argent n’existe pas. J’ai bondi quand j’ai entendu le président de la Société générale dire qu’il a perdu 7 milliards d’euros à la roulette russe sans que cela ne soit catastrophique pour sa société… C’est indécent et choquant.

Pierre Cardo. Plus il y a d’argent au niveau de l’État, plus on pourra être servi pour régler nos problèmes. Mais ce n’est pas plus mal que s’organise la solidarité entre les communes. Concernant l’intervention du président de la République, j’attends qu’il montre clairement que les quartiers populaires sont une priorité pour lui, qu’ils sont l’un des enjeux pour la société française de demain dont la stabilité dépendra de celle régnant dans ces quartiers. J’attends qu’il fasse preuve d’une autorité bienveillante. On parle de rupture, mais la seule que Nicolas Sarkozy ait obtenue, c’est, hélas, une rupture avec les quartiers…

François Pupponi. Je n’aurais pas osé la faire celle-là !

Pierre Cardo. Il faut savoir dire les choses…

François Pupponi. C’est bien que cela vienne de vous.

Pierre Cardo. L’autorité bienveillante c’est, pour ces quartiers, savoir qu’au plus haut niveau de l’État on a bien compris leur problématique et qu’il existe une forte volonté politique pour la régler. L’autorité bienveillante, c’est adresser un discours audible par tout le monde. Par ailleurs, j’attends un changement de cap dans la politique de ville, qu’elle apporte un plus et qu’elle ne soit pas sans arrêt en train de compenser les insuffisances de l’État.

Fadela Amara. En 2005, le cri de colère et de souffrance a fait peur à tout le monde et je pense qu’il sera entendu…

Y compris par le président de la République ?

Fadela Amara. J’en suis convaincue, vous en aurez la confirmation lors de son intervention. Je crois que l’on a tous compris qu’il y va de notre République et de la cohésion sociale. Cela dépasse le clivage gauche droite. Je n’oublie pas que la gauche, elle aussi, a laissé les villes pauvres en souffrance. Il faut avoir l’intelligence de laisser de côté ce clivage pour réussir le pari du retour de la République dans nos cités, de l’égalité des droits et des devoirs. Pendant la phase concertation, que j’ai initiée avant de proposer le plan espoir banlieue, j’ai entendu des gens de tous âges, de toutes couleurs, de toutes origines, de tous sexes, dire qu’ils sont français ou citoyens de ce pays, qu’ils aiment et croient en les valeurs républicaines. Mais, au-delà du respect, ils attendent de la considération. C’est pour cela qu’il est important que le président lui-même présente sa vision pour les banlieues et le projet France avec ses banlieues.

Gilles Poux. Ils veulent aussi de l’espoir…

Fadela Amara. Tout à fait. Le programme que j’ai présenté n’est que l’émanation des propositions des élus, des populations et des associations.

François Pupponi. On croise les doigts…

(1) François Pupponi comme Pierre Cardo sont membres du conseil national des villes

qui regroupe des élus de toutes tendances politiques.

Entretien réalisé par Mina Kaci Photos : Pierre Pytkowicz

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Tag(s) : #Société
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