Les vrais ressorts de la crise kényane
Claire Médard, chercheuse à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), répond aux questions de l’Humanité.
Tout d’abord, êtes-vous optimiste quant aux tentatives de médiation en cours dans la crise kényane ?
Claire Médard. La nomination au poste de vice-président de Kalonzo Musyoka, arrivé en troisième position, est encore une stratégie du président sortant, Mwai
Kibaki, visant à diviser l’opposition. D’un autre côté, c’est vrai qu’il y a une réelle mobilisation internationale, ce qui est important, les deux principaux leaders sachant, du coup, que tout le monde les observe. Mais je pense que les négociations ne peuvent pas tourner autour d’un éventuel partage de pouvoir qui me paraît impossible. Elle pourrait s’inscrire plutôt sur la révision du processus électoral. Des juristes essaient d’examiner comment utiliser des données existantes pour aboutir à des résultats acceptables pour les deux parties. Si les sentiments de fraude persistent, il n’y a pas de sortie de crise en perspective.
Peut-on parler vraiment d’affrontement interethnique ?
Claire Médard. Dans le cas du Kenya, comme ailleurs, il est important de séparer d’abord un niveau de contestation politique « citoyen » et les manifestations de violence « xénophobe » qui lui sont malencontreusement associées. Je préfère ici utiliser le terme de « xénophobe », à celui d’« ethnique ». Peu importe comment on définit « l’étranger », rien ne se ressemble plus que les démonstrations xénophobes, en définitive, qui visent des groupes considérés souvent comme venus d’ailleurs.
Dans le cas précis, les Kikuyu, la communauté dont le président sortant est issu, sont particulièrement visés dans certaines zones. À l’issue de ce vote contesté, « volé », la colère, en premier lieu « citoyenne », connaît ainsi des dérives xénophobes. Ce n’est pas la première fois que des élections engendrent des tueries à caractère interethniques. À titre de comparaison, les élections de décembre 1992, après la réintroduction du multipartisme, avaient été marquées par des formes de violence à caractère ethnique, à l’instigation des puissants du régime de l’époque.
Quelle est la responsabilité des autorités politiques dans cette ethnicisation ?
Claire Médard. S’il n’y a pas de préméditation politique centralisée et nationale de ces violences ethniques, le rôle de tel ou tel leader politique local pour enflammer le jeu est très important. Le tribalisme politique existe car le jeu électoral se décline aussi en des termes ethniques. Car un dirigeant politique conçoit généralement son soutien politique en des termes ethniques.
La situation dans la région du mont Elgon semble être emblématique de cette instrumentalisation.
Claire Médard. La région du mont Elgon a connu des violences depuis la période préélectorale. Ces tensions ont abouti à l’exode de la majeure partie des habitants de la division de Kopsiro (50 000 personnes). De façon avérée, des milices ont été armées par des dirigeants politiques rivaux. Il y avait au centre du conflit un véritable enjeu autour de l’allocation des terres prélevées sur la réserve forestière du mont Elgon depuis les années 1970.
Je pense que l’exemple pourrait servir à illustrer jusqu’à quel point les identités ethniques sont plastiques et comment les stratégies d’affirmation identitaires sont liées à des stratégies de revendication d’accès à des ressources. Autre point important dans ces conflits : la défiance vis-à-vis de l’État, sa perte de légitimité avérée du fait de sa gestion autoritaire et corrompue de l’accès à la terre au cours des trente dernières années. De réels conflits et de vraies frustrations sont liés à l’appauvrissement des habitants de cette zone. Les responsables politiques souvent corrompus tentent d’éviter de faire face à leurs contradictions en s’efforçant de faire réinterpréter les problèmes en des termes d’injustices « ethniques ».
Comment expliquer que la croissance forte de l’économie ne parvienne pas à atténuer ces tensions sociales ?
Claire Médard. Ici, la richesse des uns provient de la pauvreté des autres. C’est cela qui transparaît le plus à travers l’explosion de ces derniers jours. Le problème majeur c’est celui d’une population jeune, sans emploi. Et il faut savoir qu’il devient pratiquement impossible pour les jeunes d’accéder au secteur agricole alors que l’accès au travail de la terre constitue encore un filet de sécurité pour toute une partie de la population.
Entretien réalisé par Edgar C. Mbanza
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