La chronique de Cynthia Fleury
Voeux "civélysées"
On les attendait comme le Messie… et, comme lui, ils ne sont pas venus. Les voeux sarkozystes étaient d’un plat, d’un « direct » plat… même si l’on apprécie le geste, joint à la parole, d’être à l’instant où il parle là où il dit qu’il est. La séance de rattrapage s’est faite le 8 janvier. On en reparlera. Revenons déjà au raté du 31. Il est vrai que l’exercice est obligé et difficile. Trop de solennité et l’on frise le ridicule. Pas assez d’éloquence et l’on rate tout bonnement l’effet. Les voeux républicains ont ceci de spécifique qu’ils désacralisent tout en sacralisant. Et si notre histrion acrobate sait manier les simulacres, il sait en revanche moins manipuler le symbolique véritable. Étonnant aussi de voir qu’en ce Nouvel An nous avons eu droit à un pudding de fin d’année : des voeux faits avec les restes de réformes inabouties et, en guise de saindoux, un non-pouvoir d’achat. Ceux qui s’y sont risqués ont trouvé le mets écoeurant.
Et au milieu des ressassements « guainesques » l’ovni conceptuel de Morin et Naïr, la « politique de civilisation ». Posé là, sans contenu afférent. Réduit à un slogan, un alibi de campagne. Les temps sont durs pour les philosophes. Là aussi, devant le plagiat officialisé, le 8 janvier a tenté de réparer l’erreur.
J’aurais pu reprendre ici la définition qu’en font ses auteurs. Mais, parcourant ma bibliothèque, mon regard a buté sur un autre livre, paru il y a quelque temps déjà sous la direction de Frédéric Lenoir et de Jean-Philippe de Tonnac : la Mort et l’Immortalité. Encyclopédie des savoirs et des croyances (Bayard, 2004). Je me suis dit que la civilisation avait sans doute quelque chose à voir avec cela. Le sens de l’éternité. Je laisse de côté les textes de Joëlle Rostkowski, bien qu’excellents, sur l’éthique des guerriers indiens… même s’il est certain qu’il n’y a de peuple civilisé qu’à la condition de pratiquer l’art de la paix comme celui de la guerre. D’une certaine manière, fonder la civilisation, c’est assumer a continuité de la justice…
Et ce n’est pas saint Augustin qui nous contredira.
Je laisse aussi de côté les textes traitant des rituels de la mort, même si là aussi il n’y a de peuple civilisé que faisant l’éloge des disparus.
Et, cette fois-ci, ce n’est pas Périclès qui nous contredira.
Je laisse de côté tout cela pour m’intéresser davantage au texte de Jean-Claude Ameisen, Nous vivons dans l’oubli de nos métamorphoses. Ce qui s’y dit de la vie pourrait se dire de la civilisation : elle se « déploie sur la Terre, faisant émerger sans fin (…) le foisonnement de nouveauté et de diversité des formes les plus belles et les plus merveilleuses. (…) Mais nous savons aussi que cet extraordinaire voyage
à travers le temps s’est déroulé sur un fond d’hécatombes et de catastrophes. Et de citer le médecin Xavier Bichat qui définit la vie comme « l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort ». La civilisation, c’est peut-être aussi cette forme de résistance à la mort, comme à toute forme de dégénérescence et d’entropie. Du moins, le faudrait-il.
Au coeur du vivant se situerait le risque de la mort… ou plutôt au coeur du vivant se situerait le risque d’autodestruction. « Pendant longtemps, écrit Jean-Claude Ameisen, on a pensé que la disparition de nos cellules - comme notre propre disparition - ne pouvait résulter que d’accidents et de destructions, d’une incapacité intrinsèque à résister à l’usure, au passage du temps et aux agressions de l’environnement. Mais la réalité s’est révélée de nature plus complexe. Aujourd’hui a émergé la notion contre-intuitive que toutes nos cellules possèdent en permanence le pouvoir de déclencher leur autodestruction, leur mort prématurée.
C’est à partir d’informations contenues dans leurs gènes que nos cellules produisent les exécuteurs capables de précipiter leur fin, et les protecteurs capables, un temps, de neutraliser ces exécuteurs. Et la survie de chaque cellule dépend, jour après jour, de la nature des liens provisoires qu’elle est capable de tisser avec les autres cellules de notre corps (…).
La vie, phénomène perçu jusque-là comme positif, semble résulter de la répression continuelle d’un événement négatif : l’autodestruction. Et, phénomène perçu jusque-là comme individuel, la vie semble nécessiter la présence continuelle des autres, ne pouvoir être conçue que comme un événement collectif. »
En somme, il en va des cellules comme des hommes : de même qu’ils ont besoin d’un réseau ou d’un lien social pour s’épanouir, elles ont besoin d’un réseau cellulaire.Et sans doute en va-t-il de la civilisation comme de la vie : de même que la vie délivre les secrets de l’immunisation, de même la civilisation doit nous apprendre à lutter contre nos propres dérives autodestructrices.
/image%2F0551212%2F20170620%2Fob_74cedc_bandeau-pcf.jpg)