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Tribune libre - Article paru le 5 décembre 2007 dans l'Humanité

La chronique de Cynthia Fleury

Le musée nouvel espace public ?

Le musée du quai Branly fête sa première année d’existence… À laquelle fait écho la tenue du premier colloque des instituts français de recherche à l’étranger sur les paradigmes de la mémoire, ceux construits ou déconstruits par les traumatismes du XXe siècle, le climax

des identités nationales ou encore les colonisations vers

les Suds et l’Est… Autre occasion d’évoquer cet anniversaire, la revue le Débat fait paraître son dernier numéro, intégralement consacré à la question (1), et plus généralement à l’évolution plus civile, sociale, scientifique que connaît l’espace du musée, comme si ce dernier devenait l’agora nouvelle, l’espace public et culturel par excellence, le lieu de la cité plutôt que celui de son patrimoine. Branly ou comment faire du musée de « l’autre » notre propre lieu…

À ce propos, l’ouverture du musée marque une date, rappelle l’éditorial, à deux titres différents : « Il représente une étape importante, et peut-être la clôture, du grand cycle de réorganisation des musées nationaux engagé avec Beaubourg voici trente ans ; il concrétise un remaniement notable de la représentation des cultures non occidentales au-delà de la crise de la conscience coloniale. Il est le produit typique des croisements de l’âge de la mémoire (…) et de l’âge de la mondialisation. »

Longtemps, la querelle des mots et des conceptions culturelles, historiographiques et muséographiques a prévalu. Désormais, le musée porte le nom de son quai et l’incident laisse place à une « disputatio » dépassionnée, plus dense, et surtout plus décloisonnée. Le musée, rappelons-le, accueille en son sein une université populaire dont la responsabilité a été confiée à la philosophe Catherine Clément. Celle-ci a à coeur de présenter une anthropologie plus ouverte, consciente de la diversité des schèmes de l’intelligence et de la société.

On s’arrêtera un instant sur la vision de Jean Nouvel, et son apport architectural à la question du renouveau muséologique. Loin de lui, en effet, la volonté de transformer le musée - comme il est habituel de le faire - en une véritable boîte noire. Au contraire, l’architecte a cherché à pratiquer la « transparence maîtrisée », le jeu entre les lumières, naturelle et artificielle, si bien que les frontières entre le lieu patrimonial et d’exposition et celui de la Seine, environnant, se floutent quelque peu… Les procédés du théâtre ont été également mis à contribution. Nouvel a eut l’idée d’inventer les « variations Diabelli » de la muséographie, « c’est-à-dire d’avoir trente et une variations d’ambiance, de manière que le visiteur se trouve en situation d’attente et de désir ».

Le temps dira bien sûr si le Quai Branly est une réussite ou non. Et l’on ne parle pas du nombre de visiteurs. Car, nul doute, qu’il y en aura. Effet de nouveauté touristique oblige. On parle ici de la légitimité même du musée du quai Branly et de son aptitude réelle à proposer une alternative muséographique digne de ce nom… Car beaucoup continuent de ressentir une gêne non factice devant la « forêt sacrée high-tech » chère à Nouvel, le serpent ou la rivière qui parcourt le plateau des collections, les étiquettes quasi disparaissantes ou au pochoir, les sols qui ressemblent à la terre et les plafonds au firmament, les murs de verre aux reflets d’arbres… Espérons que la lassitude ne viendra pas constituer le dernier effet d’optique.

Une nouvelle querelle, entre approche scientifique et approche esthétique, chasserait-elle la précédente ? Philippe Descola rappelle à ce sujet que le musée polyphonique est progressivement en train de chasser celui du « fil de nylon ». L’objet devient désormais « le noeud d’un réseau narratif superposant les multiples récits qui peuvent être faits à son propos et dont il fournit le prétexte : les récits de ceux qui l’ont fabriqué, de ceux qui l’ont utilisé, de ceux qui l’ont révéré, de ceux qui l’ont collecté, de ceux qui l’ont apprécié, de ceux qui l’ont étudié, de ceux qui le regardent et de ceux qui ne veulent pas qu’il soit vu ». En somme, le musée expose aussi l’univers des savoirs. « Le savoir associé à l’objet est historicisé, déployé dans ses étapes, ses sédimentations et ses contradictions, il porte autant sur ceux qui ont fait et employé l’artefact que sur ceux qui l’ont mis au musée. » Philippe Descola parle encore de « vertus d’émerveillement ». Et chacun de s’interroger sur leur efficacité à long terme…

(1) Revue le Débat, nº 147, « Le moment du Quai Branly », Gallimard, novembre-décembre 2007. Avec notamment la participation de Stéphane Martin, James Clifford, François Chaslin, Françoise Choay, Nélia Dias, François Dosse, Carmen Bernand, Susan Vogel…

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Tag(s) : #CULTURE
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