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Tribune libre - Article paru le 5 décembre 2007 dans l'Humanité

L’invitée de la semaine

Catherine Cosquery-Vidrovitch

Professeur émérite d’histoire de l’Afrique à l’université Diderot Paris-VII.

Mémoire coloniale, histoire et politique

« Réconcilier les mémoires », ce n’est pas une incantation politique : c’est un travail de savoir. Un proverbe africain le dit bien : « Pour savoir où l’on va, il faut savoir d’où l’on vient. » Le « devoir de mémoire » souvent mis en avant par les politiques impose à l’amont un « travail de mémoire » ; c’est l’historien qui analyse les mémoires en qualité de sources respectables mais à interpréter - comme n’importe quelle autre source. L’histoire coloniale française n’a pris fin qu’avec les indépendances en Afrique noire (1960) et la guerre d’Algérie (1962). La mémoire « vivante » des anciens acteurs est encore là, pleine d’affect ; la mémoire reconstruite par les descendants l’est aussi, manipulée par les aléas de la transmission, et manipulable.

Aujourd’hui ces mémoires coloniales restent à vif. Car, de part et d’autre, la consolidation de la communauté politique (France, Algérie, Sénégal…) est en jeu ; même si l’historien est protégé par son exigence de rigueur dans l’analyse exhaustive, rigoureuse et critique des documents du passé, il ne peut pas plus que les autres se démarquer totalement de sa propre mémoire, processus de construction subjective lié à sa position dans l’espace et dans le temps.

Entre descendants de colonisés et de colonisateurs, l’affectivité réciproque est difficile à transcender car nous sommes dans l’histoire immédiate. Les mémoires traumatisées s’agitent dans tous les sens : Français blancs peu concernés qui se pensent les plus « objectifs » ; Français noirs, beurs ou pieds-noirs ; descendants de « porteurs de valises » ou au contraire de pro-OAS ; enfants de colonisateurs ou de coopérants… Ces mémoires contrastées ne concernent pas que des Français. C’est pourquoi il est contraire à toute « réconciliation » d’élever des « mémoriaux » en célébrant les morts d’un camp sans s’occuper de l’autre. Ce qu’on faisait aux colonisés qui étaient des « sujets indigènes », il est insultant de le faire à l’égard de citoyens qui ont droit à notre respect.

Le seul recours, c’est comprendre ces mémoires et les surmonter par le savoir, sans tabou et en travaillant de concert. Foin de la « repentance », terme moral et politique. Les intellectuels qui utilisent ce gros mot comme une insulte sont mauvais chercheurs ou malhonnêtes, ils induisent son maniement irresponsable par les politiques qui ne s’en servent que pour discréditer leurs opposants. L’historien n’a pas à juger mais à analyser comment et pourquoi la colonisation a été, comment elle a transformé et les colonisés et les colonisateurs, quels en furent - et quels qu’ils furent - les effets induits et les héritages aujourd’hui dans leurs pays respectifs. Il ne s’agit ni de pardon ni d’oubli : tout non-dit est ennemi du savoir, de l’intelligence réciproque, de la réconciliation.

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Tag(s) : #Histoire
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