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International - Article paru le 2 janvier 2008 dans l'Humanité

enquête

Voyage aux abords d’une frontière convoitée

immigration . Otilia et sa famille font partie de la centaine de milliers de Mexicains qui, chaque année, passent clandestinement la frontière avec les États-Unis dans l’espoir d’une vie meilleure. Mais plus d’un million sont interceptés et refoulés par la police américaine.

Tepoztlan (Mexique),

envoyée spéciale.

Otilia Moctezuma prend le car un jeudi au « Terminal Norte » de Mexico pour se rendre à Tijuana. À peine arrivée après une vingtaine d’heures de route, elle se débarrasse de ses bagages, qu’un « cousin » est chargé d’amener à destination, du côté de Los Angeles. Otilia emporte le minimum. Depuis leur village, Tepoztlan, situé à 100 km au sud de la capitale, Otilia et trois jeunes font le chemin ensemble. Dans un quartier malfamé de Tijuana, une baraque leur sert de cache avant d’être pris en charge par un passeur. « À ce moment-là, on n’était pas trop inquiets. J’étais jeune, j’avais trente-six ans, je pouvais courir. On était contents de rejoindre nos familles. » Les deux enfants d’Otilia, Efrain et Nelly, vivent à Hawaiian Gardens en Californie. Ils sont immigrés sans papiers. Otilia a passé deux ans sans les voir. Deux ans pendant lesquels elle a économisé pour se payer la traversée. Coût : 400 dollars. Les quatre migrants viennent ainsi s’ajouter au flot quotidien des 100 000 clandestins qui prennent pour point de départ la ville de Tijuana.

Cette situation de séparation forcée, ils sont des millions à la vivre. Selon le département de la Sécurité intérieure américain, ils étaient en 2007 plus de 12 millions d’immigrés clandestins sur le sol américain, dont les deux tiers mexicains. Les yeux noirs, cheveux courts, visage affable, Otilia est une femme discrète de cinquante-quatre ans. Elle a toujours vécu dans le village de Tepoztlan. Mariée très jeune, elle tombe enceinte à seize ans de son premier fils, Efrain. Elle vivote avec son mari Agustin. « Il travaillait comme ouvrier agricole, je faisais des ménages. Nous étions pauvres. À cette époque, je ne pouvais acheter à mes quatre enfants que huit morceaux de pain, quatre sucrés, quatre salés, pour les deux repas. » Et de poursuivre, amère : « Je crois que tout cela a poussé mon fils à partir pour les États-Unis dès ses dix-neuf ans. »

Ne pas parler et ne pas bouger jusqu’à nouvel ordre. Voilà, en somme, les indications récurrentes des passeurs lorsqu’Otilia traverse pour la première fois clandestinement la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Les « coyotes » sont le plus souvent des hommes jeunes. Ils connaissent leur géographie par coeur et servent de guides aux clandestins. Première étape : la traversée d’une autoroute en pleine nuit, puis le passage par une issue ménagée dans un mur de barbelés. « On nous a distribué des sacs poubelles, se souvient Otilia, j’ai commencé à avoir peur. » Les sacs poubelles devaient servir pour franchir un cloaque. Là encore, les informations sont laconiques mais décisives : courir vite, très vite. L’arrivée de cinq hélicoptères, munis de fortes lumières blanches, interrompt leur course, « tout le monde s’est mis à terre sans bouger pour se cacher ».

À 25 kilomètres au nord de Tijuana, il y a San Diego, là où vient d’être construit le premier morceau du mur, suite au vote du Congrès américain en décembre 2005 pour renforcer la protection des frontières et le contrôle de l’immigration illégale. Les quatre émigrants franchissent une deuxième autoroute en courant, avant de rejoindre une trentaine de compatriotes dans un appartement. « J’entendais des chuchotements… Le coyote m’a dit d’être rapide parce que la « migra (1) rôdait. J’ai compris qu’on était aux États-Unis… » Dans l’appartement, Otilia est en compagnie d’hommes et de femmes, jeunes et vieux confondus. Ces points de transit permettent aux coyotes de contrôler leur « marchandise » et de se payer au passage. « Ils nous ont demandé cinq dollars chacun pour nous acheter à manger. Mais on n’a jamais rien vu arriver… Ils font ça à tout le monde. » Les clandestins vont de main en main, soumis aux ordres des passeurs.

Trimballés dans un autre local, l’épreuve suivante sera la plus éprouvante : rester allongés trois heures dans une camionnette. « Ils ont posé des cartons sur nous et un chargement de marchandises. Au début, on pouvait respirer, mais c’est devenu de plus en plus dur… Un monsieur très croyant disait des prières tout bas… » L’air ne passait plus. Un pneu se retourne sur les jambes d’Otilia. Elle s’évanouit jusqu’à ce qu’un des clandestins parvienne à faire un trou dans les cartons. « J’ai eu l’impression de revivre », se rappelle-t-elle. Après des heures de calvaire dans la camionnette, ils débarquent dans un autre logement près de Los Angeles, en attendant enfin l’arrivée du fils d’Otilia. « On est comme une sorte de marchandise qu’on échange pour de l’argent », résume-t-elle.

Chaque membre de sa famille a vécu une expérience différente. Soit pour trouver du travail et envoyer des « remesas » (2) à la famille restée au Mexique, soit pour rendre visite à un proche. Efrain, le fils d’Otilia, est parti pour l’aventure et pour gagner de l’argent. La toute première fois, il s’est fait arrêter puis refoulé par la migra. La deuxième fut la bonne. Il est passé, caché dans le coffre d’une voiture. Sa soeur Nelly, partie pour les mêmes raisons, a traversé le désert : « Quand elle est arrivée, elle était toute maigre, la peau brûlée par le soleil et des épines dans le corps », raconte Otilia… Monica et Maribel, ses deux autres filles, qui vivent à ses côtés à Tepoztlan, ont également franchi la frontière avec leurs enfants. « Avant, il était encore possible de passer à pied, par la ville de Nogales, sans trop de problèmes. Depuis quelques années, c’est devenu trop dangereux. » Il y a d’un côté les risques liés aux réseaux de passeurs transfrontaliers malveillants : abandon, séquestration ou viols… De l’autre, ceux liés à l’hostilité de l’environnement et des patrouilles militaires : noyades dans le Rio Bravo, morts de faim, de soif et d’épuisement… Tout aussi grave, les migrants tués par balles par la Border Patrol (3). On estime à 3 000 le nombre de morts durant ces dix dernières années.

Otilia, elle aussi, a voulu tenter une nouvelle vie avec son mari à Hawaiian Gardens, en Californie. Ils ont tenu trois ans. Trois ans pendant lesquels elle s’est occupée de ses petits-enfants « chicanos » (4). De ce séjour, Otilia conserve l’impression d’une « cage dorée, où il y a tout. On mange beaucoup d’aliments gras, comme les hamburgers. Les Mexicains qui arrivent sont éblouis par la quantité et deviennent obèses. J’ai eu la sensation d’oublier pourquoi j’étais venue ». Sa fille Nelly travaille douze heures par jour dans un fast-food. Elle n’a pas de papiers et vit dans l’angoisse de l’expulsion. Elle pourrait bien rentrer au village, à « Tepoz », mais ce qui la retient, ce sont ses enfants. Ils sont nés et ont grandi en Californie. Le changement serait brutal… Déprimée par cette situation, Nelly songe tout de même à refaire sa vie au Mexique. Efrain vient d’avoir des papiers. Gérant d’un fast-food, il a été mis à la porte à son retour de vacances. Il s’est recasé dans le bâtiment. Les fast-foods absorbent une grande quantité de clandestins pour faire la plonge, la cuisine et le nettoyage. Les sans-papiers y sont exploités. « Les chaînes nous utilisent. Elles nous font travailler avec des horaires impossibles et, quand elles n’ont plus besoin de toi, t’es viré. On ne peut jamais rien dire, on ne peut pas protester. Il faut supporter les humiliations », témoigne Otilia.

Malgré tout, les candidats au départ sont très nombreux. Depuis l’entrée en vigueur du traité de libre commerce en 1994, leur nombre s’est multiplié par dix. Le manque de perspectives au Mexique pèse plus lourd dans la balance que la précarité de la vie (bas revenus, faible taux de scolarisation et fort taux de chômage). Dans une enquête nationale réalisée en 2004 par Zogby International pour The Miami Herald, les Latinos sont beaucoup plus optimistes pour l’avenir que les autres catégories de la population à faibles revenus. 70 % d’entre eux affirment que leur situation est meilleure que celle de leurs parents et près de 60 % pensent que les revenus de leurs enfants seront supérieurs aux leurs. Le rêve américain persiste dans les têtes. Et, depuis mars 2006, date des manifestations de millions de travailleurs sans papiers de toutes origines, ce rêve d’une vie meilleure a fait un pas vers la réalité avec pour première revendication le droit à la citoyenneté, au respect et à la dignité, et la lutte pour l’application du droit du travail.

(1) Migra est un mot dérivé de l’espagnol « migracion », qui désigne la police américaine des frontières.

(2) Remesas : envois d’argent de la diaspora.

(3) Border Patrol : police des frontières.

(4) Chicanos : Nord-Américains d’origine mexicaine, nés aux États-Unis. Le terme est abusivement employé pour désigner aussi

les immigrés.

Ixchel Delaporte

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Tag(s) : #Monde
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