enquête
« Pour les Mexicains, l’avenir passe par la migration »
Directeur de recherche au CNRS, le sociologue
Yvon Le Bot travaille depuis quelques années
sur les immigrés latino-américains aux États-Unis.
Qu’est-ce qui pousse les Mexicains à partir pour les États-Unis ?
Yvon Le Bot. D’abord il y a les raisons économiques. L’absence d’emplois et de ressources au Mexique est dramatique. Aux États-Unis, on peut gagner en une heure ce qu’on gagne en un, voire deux jours au Mexique. La deuxième raison touche à l’imaginaire. Le rêve américain bat son plein. Pour les jeunes, l’avenir est dans l’ailleurs. Partout, à Oaxaca, à Veracruz ou au Chiapas, la perspective, c’est la migration. Ils veulent faire leur vie loin, mais avec l’espoir de rentrer un jour. Ainsi, la principale revendication du mouvement des Latinos en 2006 aux États-Unis concerne l’obtention de papiers. C’est-à-dire la capacité d’aller et venir, de pouvoir être à la fois mexicain et américain. Le fait d’être sans papiers empêche de construire une vie de migrant circulant. Les plus malheureux sont ceux qui n’ont pas la possibilité de voir leurs parents à Noël ou de participer aux fêtes du village… Cette aspiration aux allers et retours est encouragée par la très grande proximité, marquée par une seule frontière de 3 200 kilomètres, et cela malgré les dangers de la traversée (épuisement, déshydratation, accidents de la route, enlèvements…) et le prix du passage, de plus en plus cher, variant de 1 500 à 3 000 dollars.
Les États-Unis véhiculent une image, de contrôle absolu des illégaux. Pourtant le pays a besoin de la main-d’oeuvre mexicaine. Comment expliquer cette contradiction ?
Yvon Le Bot. La politique sécuritaire s’est durcie à partir des attentats du 11 septembre 2001 (difficulté d’obtention d’un permis de conduire ou d’une carte de sécurité sociale). Mais la construction d’un mur le long de la frontière, dont le vote a eu lieu en 2006, n’a pas été suivie de toutes les mesures prévues. C’était une loi électorale surtout. Dans certains États, on continue à construire le mur, mais pas sous la forme grandiose annoncée. Le discours est sécuritaire, mais les refoulements, bien que nombreux, ne sont pas systématiques. Les Américains ont en effet besoin de cette main-d’oeuvre, et cela explique pourquoi Bush n’est pas radicalement anti-immigrés et paraît plus modéré que la droite républicaine. Il est sensible à l’argument des patrons qui se plaignent du tarissement de la main-d’oeuvre.
On parle de maltraitance des migrants par la Border Patrol…
Yvon Le Bot. Oui, il y a de la maltraitance. Il existe aussi les milices privées anti-immigration, tel le groupe Minuteman Project. Mais les policiers de la Border Patrol (police des frontières) ne sont pas des criminels. Ils reconduisent les gens à la frontière. Si on compare la gestion des migrants aux États-Unis à ce qui se passe aux frontières du sud de l’Europe, depuis les Balkans jusqu’aux Canaries, on compte moins de morts à la frontière américaine (alors même que le chiffre y est scandaleusement élevé : 300 par an). La différence, c’est qu’aux États-Unis la police des frontières est professionnelle. Alors qu’en Europe chaque pays gère les flux au coup par coup. Aux États-Unis, les mauvais traitements dépendent aussi des États. J’ai rencontré beaucoup de migrants qui fuyaient le Texas, à cause des mesures anti-immigrés, pour aller en Californie. Pour autant, rien n’excuse la brutalité de la police américaine vis-à-vis des migrants…
À la fin de novembre dernier, le président mexicain Felipe Calderon a rappelé devant une délégation de congressistes américains « son refus du climat de persécution contre les migrants ». Comment expliquez-vous cette position ?
Yvon Le Bot. L’argent envoyé par les émigrés à leur famille (remesas) est la seconde source de revenus pour le Mexique après le pétrole. Imaginez que les frontières se ferment complètement : pour le Mexique, ce serait explosif. Le pays a tout intérêt à ce que cette possibilité persiste. Le sujet devait d’ailleurs être traité à la Maison-Blanche lors d’une réunion entre Fox et Bush quelques jours avant les attentats de 2001. Le dossier s’est refermé. Depuis, aucun accord n’a été signé. D’un autre côté, le gouvernement mexicain demande le respect de ses migrants au Nord mais ne respecte pas ceux qui arrivent au Sud. Les Centre-Américains qui transitent par le Mexique sont très maltraités. Les violences de la police mexicaine envers les sans-papiers centre-américains sont pires que celles de la police américaine envers les Mexicains. La situation au Guatemala, au Salvador et au Honduras est tragique. La migration massive pèse encore plus sur l’économie de ces pays :
les « remesas » sont leur première ressource.
En février 2006, des manifestations monstres de travailleurs immigrés ont eu lieu aux États-Unis. Que traduisent-elles ?
Yvon Le Bot. C’était du jamais vu aux États-Unis ! Avec l’appui des migrants légaux et celui d’une bonne partie de la population américaine, la mobilisation massive de sans-papiers était inédite. C’est le principal mouvement social aux États-Unis depuis celui contre la guerre du Vietnam dans les années 1970. Les immigrés manifestaient en réaction à une loi - déjà votée par les députés - très offensive, et à un projet de loi de même acabit. La première loi criminalisait les migrants illégaux mais aussi les personnes
qui leur venaient en aide… Pour les illégaux, descendre dans la rue était une manière de sortir de l’invisibilité. Ils demandaient un respect
à la hauteur de leur contribution à la richesse
des États-Unis.
Quel bilan peut-on tirer de ces manifestations ?
Yvon Le Bot. Les immigrés se sont sentis exister collectivement. Ils savent qu’ils peuvent se mobiliser. Il n’est pas exclu que cela se reproduise. Ces manifestations ont servi d’avertissement à ceux qui voudraient prendre des positions radicales contre eux… Les associations et les réseaux de migrants ne cessent de s’étendre. Au niveau politique, les candidats doivent tenir compte du poids des Latinos. Un de leurs slogans disait : « Hoy marchamos, mañana votaremos » (aujourd’hui nous marchons, demain nous voterons). Les Latinos constituent la minorité la plus nombreuse. Ils ont dépassé les Noirs. La migration est vécue comme une nécessité et comme un rêve, une expérience à vivre. Bonne ou mauvaise, c’est une aventure des temps modernes.
Yvon Le Bot est aussi membre
du Centre d’analyse et d’intervention sociologiques (CADIS) et de l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Entretien réalisé par I. D.
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